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Le Gri-Gri International

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Philippe Thureau-Dangin, à l'heure où mon éditeur meurt, par Grégory Protche

Publié par Grégory Protche sur 20 Septembre 2025, 15:55pm

Catégories : #Comptes à régler et compteurs à relever, #Hommage

Philippe Thureau-Dangin, à l'heure où mon éditeur meurt, par Grégory Protche

 

Hommage à Philippe Thureau-Dangin, journaliste, auteur et éditeur, dont on a annoncé la disparition le samedi 13 septembre 2025.

 

J’ai détesté les éditeurs bien avant de les connaître. En quelques biographies d’auteurs et autres correspondances entretenues entre ceux-ci et ceux-là, ma religion était faite.

Au mieux, pour les plus prestigieux, des gens qui rachètent les contrats des écrivains qu’ils ont commencé par rater.

J’en ai au moins autant après les libraires, naturellement.

Parlons pas des diffuseurs qui encouragent l’éclosion de maisons d’édition et la publication de bien trop de romans, puisque se sucrant sur ce qui se vend et pas nécessairement sur ce qui s’achète. Plus il y a de romans en septembre et en janvier, plus Bolloré biche.

Tous ces commerçants qui vivent sur le dos de ceux qui travaillent, les seuls ou presque dans le process, et qui, naturellement, sont les seuls aussi à ne jamais ou presque percevoir d’argent.

Les pires, parmi les éditeurs, de mon point de vue, étant encore certaines vieilles carnes particulièrement réputées pour leur sens littéraire et qui prennent un malin plaisir à torturer les auteurs en leur imposant des échanges épistolaires pour eux divertissants et promesses de publication future. C’est tellement romanesque et craquant, hein, de lire à cinquante ans de distance, les turpitudes (essentiellement) financières d’artistes à qui l’on impose l’exercice sous l’immonde prétexte de discuter littérature.

Comme si les éditeurs savaient ce qu’est la littérature.

Est-ce que Houellebecq avait vraiment envie et besoin de se fader plusieurs années de correspondance avec Nadeau avant de pouvoir publier Extension du domaine de la lutte ?

 

*

 

 

Philippe Thureau-Dangin, à l'heure où mon éditeur meurt, par Grégory Protche

 

 

Plus tard, j’ai rencontré les éditeurs. Ils étaient toujours sympas. Peut-être leur pire défaut. Mais depuis longtemps déjà ils n’invitaient plus les auteurs à déjeuner comme dans les livres de Patrick Besson. Même pas eu le loisir, comme le recommande Besson, de les faire parler de leur vilain métier en m’enquillant des quarts de rouge à leurs frais. L’un m’a dit « Je t’ai obtenu trois mille euros, et dans le contexte actuel, je suis plutôt content de t’avoir décroché ça ». Trois mille euros évidemment en brut, ce qui laisse deux mille quatre à la fin. Un autre ne m’a pas pris pour un con : « Je sais que deux mille, qui feront mille quatre, c’est vraiment pas beaucoup, pas assez… »

T’as raison.

18 mois de boulot. Deux versions complètes du même texte entièrement réécrit. Ça vaut bien deux mille quatre cent euros.

Deux mille quatre cent euros qui portent le joli nom d’avance. Comment résister aux avances d’un éditeur ?

Au nom de cette avance – ou à valoir -, sur plusieurs centaines d’exemplaires vendus, l’auteur ne touchera pas un kopeck. Il faut recouvrer l’avance. L’éditeur philanthrope doit s’y retrouver : que cela ne lui coûte rien ! Pour commencer.

Si bien que si vous ne vendez pas des milliers d’exemplaires (et il paraît qu’aujourd’hui en fourguer mille relève de l’exploit), vous ne toucherez jamais de droits d’auteur. Droits d’auteur qui, de toute façon, excède rarement les 7 ou 8 % du prix de vente du livre. Si bien que si vous vendez moins de mille exemplaires, vous ne coûterez jamais un centime à l’éditeur. Il vous donne une avance, qui sera sujette à l’imposition, et vous la reprend en conservant vos droits jusqu’au remboursement effectif de la dite avance.

 

Les auteurs continuent d’aller se faire plumer chez ces gens-là comme les moutons vont se faire tondre.

 

*

 

Et puis il y avait Philippe Thureau-Dangin. « Tutu », comme l’appelait Mano. Le seul chez qui et Mano et moi aurions pu retourner après nos infortunes respectives auprès de « l’édition ». Notre premier éditeur à tous les deux. Le premier éditeur, c’est un peu comme la première histoire d’amour et de sexe : soit trop court soit trop long.

Non seulement, Philippe avait publié Rip hop, le premier roman de Mano, mais il l’avait particulièrement bien édité. Avec élégance et finesse. Une couverture un peu froide et très belle. Faisant confiance au texte (puisqu’il l’avait choisi), il ne soulignait pas les trouvailles du livre, n’en faisait pas usage en termes de publicité. Le texte de Mano se présentait sous la forme d’un nauséeux journal intime de jeune pigiste de la presse rap, et dévoilait un joli monde d’escrocs, de lâches, d’imbéciles et d’imposteurs. Un journal intime dans lequel tous les jours étaient datés « 6 juillet ». Comme dans Un jour sans fin. Mais sans I got you babe.

 

 

 

En 2000, en voyage à Dakar, je reçois très tôt le matin un appel de ma sœur Sophie, qui m’apprend que le cancer de ma mère est non seulement revenu mais que, foudroyant, il est en train de l’emporter. Mon vol de retour était le soir même. Je ne me souviens plus de ce qui m’a décidé à jeter dans mon cahier à spirales les mots que je n’aurais de toute façon pas prononcés. Toute la journée, j’ai gratté. À en avoir le bras et les doigts engourdis et douloureux. Dans l’avion, j’ai continué. Le Président Bibi Seck est venu me chercher à l’aéroport. Puis m’a emmené en bagnole à Rennes où vivaient mes parents et Sophie depuis 1989. Ma mère était déjà dans le coma. Elle n’en avait plus que pour quelques heures, les infirmières me l’ont dit. Tout comme elles m’ont dit que ma mère m’attendait pour mourir. Sophie et moi sommes restés à son chevet toute la nuit. J’ai poursuivi mon texte jusqu’au petit jour, jusqu’à sa mort. Un texte dont il m’a paru clair que s’il devait être un jour publié ce serait sous sa forme brute, sans réécriture autre que les corrections grammaticales, orthographiques ou les trop lourdes répétitions. Ce qu’il y avait de littéraire dedans étant précisément ce qui ne devait pas faire l’objet d’un travail littéraire. Si une fois dans ma vie je pouvais m’approcher de l’écriture pure, quasi automatique, c’était là : au moment de raconter la mort de ma mère.

Dans les jours suivants, sur son ordinateur, j’ai saisi le texte. Et l’ai peu envoyé aux éditeurs.

 

*

 

Mano, toujours excellent camarade, en 2005 en a parlé à « Tutu ». J’ai été reçu aux éditions Exils. C’était feutré, aimable et honnête. En dix minutes, c’était fait. Philippe comprenait tous mes choix et les faisait siens. Il a eu l’idée d’inclure quelques photos. Et lorsque j’ai souhaité ajouter en outro les pages du petit carnet où mon beau-père avait consigné quotidiennement l’avancée de la maladie de ma mère, il a trouvé comment le faire. Je me souviens parfaitement de son approbation, de sa compréhension lorsque j’ai maladroitement expliqué que mon texte était encore trop « littéraire », trop « travaillé » malgré moi, en regard des notes de mon beau-père qui par leur sècheresse et leur précision atteignait à cette fameuse « littérature pure » après laquelle je courais. Je tenais à cette confrontation-juxtaposition. Et « Tutu » m’a donné raison.

 

 

Philippe Thureau-Dangin, à l'heure où mon éditeur meurt, par Grégory Protche

 

Sans m’avancer, je crois pouvoir dire que ni Mano ni moi ne mesurions combien Exils était coté. Un jour de 2006, j’accompagnais un copain, Piero, à Radio Nova, pour aller voir Jean-François Bizot. Piero fournissait un certain nombre de gens en vue en drogues douces et en journaux alternatifs. Durant plus d’un an, il avait filé à Bizot tous les numéros de Tant pis pour vous. Qui disait en rigolant à Piero, « Je les aime bien, c’est pour ça que je ne vais pas les aider ! » L’épopée Tant pis pour vous achevée, celle du Gri-Gri International encore embryonnaire, je cherchais du travail. Aussi, sous prétexte de passer mon ours à Bizot, je comptais bien en plus candidater. Il fut même quelques instants question de me tester sur une revue de presse matinale (« T’es un connard, toi, c’est pour toi ! »). Cela n’aboutit bien sûr pas. Mais je me rappelle avec beaucoup d’orgueil le regard et le sifflet admiratif de Bizot en constatant que j’avais pour éditeur Exils et Thureau-Dangin. « Tu te fais pas chier ».

 

Plusieurs fois, depuis 2006, Philippe m’a proposé, comme j’imagine à ses autres auteurs, si je le souhaitais, de récupérer mes exemplaires invendus. Pas tant pour déstocker que pour nous permettre de les vendre à notre exclusif profit. Quelque chose me retenait. J’aimais l’idée de savoir mon premier livre en sécurité sous la protection de Philippe.

Et, régulièrement, nous nous disions, Mano et moi, qu’on devrait bien aller voir « Tutu ». Comme ça, pour le plaisir de sa conversation.

Il y a quelques mois, j’ai reçu, comme tous ses auteurs, un mail qui nous a mis un coup. Philippe y annonçait être atteint d’une maladie neurologique, qui l’amenait à renoncer à ses activités d’éditeur. Que nos livres seraient dorénavant sous la protection de Colette Lambrichs (avec qui j’ai déjeuné, il y a quelques année, en compagnie de Patrick Besson, à Montreuil, chez Fatou). (Parenthèse. Une femme charmante et très gentille, qui eut en outre le bon goût de payer la douloureuse, comme dans un livre de Besson).

 

J’ai demandé à Mano s’il avait répondu au mail de « Tutu ». Il m’a dit lui avoir écrit qu’il était fier d’avoir été un de ses auteurs. Je me souviens avoir ressenti une pointe de jalousie. C’était exactement les mots que j’aurais aimé lui écrire. Merde, fais chier, Mano.

Et puis samedi, jour de mon anniversaire, on a annoncé que Philippe était mort. À 70 ans. J’en ai des frissons en l’écrivant.

 

Philippe Thureau-Dangin ne m’a jamais invité au restaurant.

Il m’a invité à dîner chez lui.

Merci Philippe.

 

Grégory Protche

ton fier auteur

 

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