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23 août 2015 7 23 /08 /août /2015 08:12
#Texte / Cet été, je me suis tapé Virginie Despentes / par Jérôme Reijasse (#7JoursLoinDuMonde)

Jérôme Reijasse n'est plus abonné au PSG. Il s'occupe de plus en plus de son fils Jules. Après le succès de son premier recueil de chroniques parues dans le Gri-Gri International, il prépare tranquillement le deuxième. Compose des bios. Coache médiatiquement. Teste des jeux vidéos et des disques chez Rock'n Folk. Brasse l'air du temps dans Technikart.

Cet été, je me suis tapé Virginie Despentes.

Le village, c'est Altea. Espagne.

Carte postale facile, où je me cache quelques jours avec ma femme et mon fils.

Piscine, ventilateurs coloniaux, chaînes câblées françaises, je vois Nice battre Galatasaray avec un but de Ben Arfa et je regarde jusqu'au bout. Je tombe sur Le Casse, de Verneuil, et je jubile. Olé !

Et lecture. Vernon Subutex 2. J'avais acheté et aimé le premier tome. J'ai donc acheté le second. Un ami m'a bien proposé de me balancer sur usb une version piratée nickel mais j'ai refusé. J'aime toucher un livre. Je m'étais alors dit: “Je la lirai loin du monde, la Despentes. Quand mon corps écrasé par la chaleur n'acceptera plus que de tourner des pages.”

J'ai donc lu et terminé le VD, encerclé de cigales volontaires, acouphène estival et un nettoyeur de piscine sympathique et argentin, qui, le jeudi après-midi, alors qu'il aspirait les aiguilles de pin au fond de l'eau, m'avoua que pour lui, le football, c'était fini, que l'argent avait tout détruit. Même Javier Pastore ? relancai-je. Il fait non de la tête. Diego ? On n'y touche pas, sourit-il, tranquillement.

Et je ne parle pas un mot d'espagnol.

Au début, Virginie rappelle sur quelques pages les principaux personnages et pitche leur passé, si jamais y'avait un con qui achèterait le 2 avant le 1. Elle a raison. Je suis le genre à oublier qui est qui très rapidement. Pas que chez elle. Globalement. C'est pour cela que Dostoïevski m'a fasciné. La valse des noms, des destins. Despentes ne veut perdre personne (elle n'est pas russe) mais elle parvient très rapidement à démontrer qu'elle sait observer les autres. Elle retient ce qu'il faut. Elle y est. Beaucoup plus que dans ses deux derniers romans, tombés de mes mains, destinés aux meufs, ses meilleures copines. Je n'étais pas le public. On est loin également de ce film dont j'ai même oublié le titre. Je mens mais le traumatisme est encore vivace. Virginie, pardonne-moi, je ne pouvais que te l'écrire. Mon courage ne baigne que dans l'encre. Ce film avec Dalle et Béart. Impossible. Je sais, tout a été une galère. Je sais, un film, ce sont des années de dur labeur, de doutes, frustrations, haines et bâillements dépressifs. Mais non, impossible. Bref. Là, VD frappe fort. J'avais adoré les toutes dernières pages du premier volume. Il y avait quelque chose de saisissant. Subutex, c'est quand même de la dépression, du constat lucide, pas froid, glaçant carrément. C'est moins “c'est horrible” que “c'est comme ça. Démerde-toi avec”. Jusqu'à ces ultimes phrases où ça décolle. Pas mystique hippie à la con qui pue du chakra. Quelque chose qui acceptait de s'élever. Qui regardait la mort droit dans les yeux et avec une fierté légitime.

VD n'est pas juste une presque vieille punk sérieuse et pas dupe, aux tripes et aux acides intègres, c'est aussi une reine mère qui sait quand et qui tuer, c'est une meuf qui a bossé, qui préfère désormais, aux barricades naïves et aux stickers posés à l'arrache sur un ampli des Ramones pendant un concert, creuser véritablement le coeur du truc. Nous. Elle. Tout ce bordel qui tourne, tourne et nous éjecte sans avoir balbutié ne serait-ce qu'un début de réponse. VD ne prêche plus comme avant et c'est salutaire. Subutex 2 pourrait être reçu comme un biopic communiste sur Jésus. Ce sont les catacombes, des poissons en tatouages, des barbus qui chuchotent un nouveau monde en priant que leur cul ne soit pas au goût des lions romains, les débuts d'une vie souterraine même si c'est aux Buttes-Chaumont, courageuse et abstraite, risquée et à la tristesse et au ridicule parfois flamboyants. Écriture beaucoup plus exigeante, tendue, sincère. Au départ, je trouvais qu'il y avait trop de personnages, certains références m'agaçaient, encore Eudeline, encore le rock alternatif, encore vagins vs queues, écrire toujours fafs plutôt que fascistes. Et puis, je plonge dedans. Comme dans un Sautet sous coke, Un monde sans pitié mais avec Internet, nos vies disséquées. C'est Soleil Vert à Paname. Despentes est tout: celle qui souffre et celle qui frappe, celle qui baise et celui qui ne peut plus, celui qui s'envole et celle qui s'écrase. Elle ne méprise aucun de ses héros. Elle ne les bâcle pas.

Il est toujours mieux d'être un écrivain qu'un rebelle. C'est ainsi que l'on change les gens. Le petit moustachu austro-hongrois n'aurait pas brûlé tous ces bouquins juste pour faire chier, tout de même ! Écrire (bien), c'est dire à l'autre : regarde, ce que tu ressens, je ne l'ignore pas, je connais.

À l'époque de Baise-moi, le livre, Benjamin, un ami riche, fou et trois fois marié et dont Virginie évoque d'ailleurs l'existence dans son volume 1, m'offre de la rencontrer (c'est aussi lui avec VD qui m'aidera à intégrer Rock&Folk. Du piston indiscutable et tout à fait agréable). Je sors un fanzine, je suis jeune, curieux (c'était bien !) et je pose des questions à Virginie dans un bureau du label où je travaille. Mes interrogations sont souvent naïves (débiles en langage réel). Ses réponses sont honnêtes, parfois maladroites. Je suis impressionné. Elle est habitée et dégage quelque chose d'assez fort. À la fin de l'entretien, elle me sort cette phrase. “Toi, t'es le genre de mec qu'on épouse. Pour faire des enfants.” Un truc du genre. Elle le dit comme elle le pense. Connasse ! Bien sûr, elle avait raison. Les femmes sont des prophètes qui cherchent juste leur désert. Nous nous sommes croisés plusieurs fois. Dans son appartement dans le Marais. Je lui ai offert le dvd de L'Armée des ombres. C'était son anniversaire. J'ai même chié dans ses toilettes (brosse, lavage de main, total gentleman, attention !).

J'aime bien Virginie. Je l'ai parfois maudite. J'ai maudit tout le monde de toute façon. Mon seul sport. Mon côté Churchill.

Je lui en ai (un peu) voulu de ne pas m'avoir dit ce qu'elle avait pensé de mon premier manuscrit, J'ai appris à lire dans une chambre à gaz, jamais publié, alors que j'avais tremblé en lui tendant cette centaine de photocopies, un soir de fin d'été, chez Greg, derrière la gare. Il y avait d'autres gens, je ne me rappelle plus qui exactement. Elle aurait dû m'allumer. Me dire que c'était de la merde. Ou paresseux. Ou sans talent. Quelque chose. Transmettre, aider, pousser ou annihiler. Elle a préféré le silence. Évidemment. Si ce livre avait été bon, il aurait existé. Même autoédité. Je n'ai jamais eu le courage de m'y remettre. VD n'y était pour rien.

Je ne sais pas pourquoi j'aime bien Virginie. Une bienveillance sereine, évidente, détachée. Elle fréquente certaines personnes que je ne fréquenterai pour rien au monde. Ou alors avec un coussin péteur et un M16. Ses amitiés ont pourtant l'air solide, importantes, maîtrisées. Ont l'air. Je n'en sais rien. Elle a publié un livre franchement formidable sur les gorilles. Ou était-ce une biographie lesbo-ethnico-nihilisto-romantico de Diane Fossey ? Je plaisante. King Kong theory était un livre costaud, burné, qui montait au front sans rechigner. Classe. Elle me l'avait dédicacé ainsi : “Je sais, je sais, ça ne se passe même pas en 1942 mais bon... Joyeux Automne ”. Parfait.

Le stylo de Despentes, enfin, le ou les doigts de Despentes (moi, c'est un) visent parfois tellement juste qu'on comprend que derrière les imageries débiles véhiculées par Pigasse, ses Inrocks, beaucoup d'autres, en gros, la militante punk avec un cocktail molotov planqué dans le dos, l'Amazone de la zone, la louve dans la librairie, il y a désormais un écrivain qui ne rougira pas à chaque coup d'oeil dans le rétro. Combien sont-ils à pouvoir en dire autant aujourd'hui ? Un écrivain qui monte, qui monte : là, dans les ventes, tant mieux, gave-toi, profite, mérité, encaisse ! Et aussi et surtout dans le style. Elle est parvenue à transformer ses gimmicks en petits tunnels creusés jusqu'au centre d'émotions indiscutables. Elle commence et elle termine et ne néglige pas l'importance du chemin. On dirait d'une drogue qu'elle a été remplacée. Virginie enlace en serrant ses poings, elle n'ignore toujours pas que la violence est notre oxygène mais elle regarde et se glisse dans toutes les peaux et c'est juste. Elle fait souvent mal, même quand elle se moque encore, même quand elle sait que c'est bien la gangrène et qu'elle a besoin de rester encore un peu pour sentir cette odeur si particulière, quand la maladie souffle son ultime diagnostic. Ce feuilleton, cette mini saga, ce double roman populaire, précis, surprenant, touchant et cruel, est un roman de la France qui n'a jamais été appelée pour répondre à un sondage. Aujourd'hui, quand Despentes cite le chanteur des Vierges, il n'y a plus besoin de connaître. Cela se situe à un autre niveau. Les initiés et les fans d'avant peuvent souffler : Despentes écrit maintenant aussi pour tous les autres. Elle est sortie du squatt.

Je me suis tapé Virginie Despentes cet été.

Et Vernon Subutex, avec ses santiags rouges et sa cohorte d'âmes perdues, mériterait son Retour du Jedi.

JEROME REIJASSE

PS 1 : Si, comme Jérôme Reijasse, vous souhaitez acheter les deux tomes de Vernon S. ICI.

PS 2 : Retrouvez les autres chroniques 7 Jours loin du monde ICI.

PS 3 : Page Facebook Jérôme Reijasse.

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