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Le Gri-Gri International           Satirique africain francophone

Né au Gabon en 2001

#Matzneff des fous, par François de Negroni

Publié le 19 Janvier 2020 par François de Negroni, Gri-Gri International in Francophonie, Comptes à régler et compteurs à relever

 

 

«Siècles, voici mon siècle, solitaire et

difforme, l’accusé »

 

Jean-Paul SARTRE

 

« On est chez les mabouls », comme aime à le répéter Pascal Praud sur le plateau de CNews, où, matin et soir, il hume l’air du temps avec sa bande remuante de comparses. Un animateur dont les clercs mainstream de l’idéologie dominante se gaussent volontiers, tant pour ses emportements naïfs que pour le fond de sauce réactionnaire de ses vitupérations. Admettons néanmoins chez lui une qualité singulièrement absente chez ses sentencieux confrères, et sans doute liée à son passé de commentateur sportif : il n’est pas blasé.

Les mabouls, les frappadingues, sévissent donc partout et la nef des fous prend l’eau, au risque de chavirer. Promoteurs de l’écriture inclusive, climato-hystériques, censeurs appointés du politiquement incorrect, urbanistes d’Anne Hidalgo, vegans, humoristes officiels, minorités actives, transhumanistes, supporters homophobes, sans oublier, bien sûr, les abuseurs sexuels, ecclésiastiques ou autres...Or justement, patatras, effroi et sidération, Gabriel Matzneff, ce « vieux copain » de Praud, jusque là considéré par lui comme un « merveilleux écrivain », s’est vu balancé et voué à la vindicte publique à l’occasion des révélations glaçantes de Vanessa Springora, son ancienne amante-enfant de quatorze ans.

Ce père de quatre filles – il le rappelle régulièrement à l’antenne – ne saurait transiger, au prétexte de l’amitié, avec un tel scandale mondain ; et, sans originalité en l’occurrence, il a aussitôt rejoint la cohorte véhémente de ceux dont la stratégie consiste à se défausser sur l’époque, responsable à leurs yeux de cette trop longue complaisance collective. Accusée, la fin du siècle dernier, parenthèse désormais désenchantée et difforme, qui, dans le prolongement de Mai 68, aurait levé les pesantes inhibitions traditionnelles, plébiscité le « jouir sans entraves », encouragé les pires turpitudes et transgressions au nom d’un hédonisme libérateur, sinon révolutionnaire. Ceci avec la bénédiction d’une haute intelligentsia pétitionnaire, devenue prescriptrice d’une permissivité sans limites et de l’interdiction d’interdire.

On ne s’attardera pas sur le simplisme de ces représentations, sur les rapports de classes qu’elles méconnaissent, sur des enjeux libertaires précisément promus par le néo-capitalisme, à travers le marché mondialisé du désir et la libération pseudo-subversive des mœurs. Il n’y a qu’à se reporter aux travaux de Michel Clouscard ou de Jean-Claude Michéa. Mais nos grands inquisiteurs, en pleine séquence autocritique, se fixent pour seul but un lavage hygiénique des cervelles. Directive générale : les mentalités ont changé. Et prière d’accompagner sans barguigner les avancées sociétales émancipatrices en cours, après ces décennies honteuses de dépravation, dont Matzneff est opportunément devenu à la fois le symbole et le bouc-émissaire.

 

Ø

 

En 1993 paraissaient les Mémoires d’une jeune fille dérangée, détournement d’un titre célèbre, où l’auteure, Bianca Lamblin, relatait avec acrimonie le trouble trio amoureux qu’elle constitua, encore lycéenne, avec Beauvoir et Sartre. Manipulation, emprise, réification, etc., on connaît la petite musique. L’ouvrage ne mobilisa pourtant pas l’indignation des foules, sinon celle d’un Michel Onfray, déjà infatigable collectionneur de ragots. Fut plutôt soulignée, dans ce règlement de comptes, une forme d’ingratitude rétrospective de la plaignante vis-à-vis de ses mentors, auxquels elle devait, outre un éveil intellectuel de premier choix, le peu de romanesque à avoir pimenté son existence, telle que ce livre la restituait.

Il est vrai que la parole de la femme, aujourd’hui enfin libérée de son infini servage, ne s’était pas encore faite procureuse, à défaut d’être poète. Et que le narratif psychologique contemporain, articulé autour des notions de trauma, de résilience, de développement personnel, n’avait pas, alors, imposé sa norme et son ordre. Vanessa Springora bénéficie de ces nouveaux dispositifs émotionnels en plus de la déferlante Me Too. Et la curée féministe en cours est à son tour surdéterminée par le tabou de plus en plus sévère qui pénalise les relations physiques intergénérationnelles – tabou dont l’hostilité des « milleniums » à l’égard des « boomers », dans le cadre du messianisme écologiste planétaire, manifeste un effet induit flagrant

Il suffit d’ailleurs d’écouter la Garde des Sceaux : « Dans cette affaire [Matzneff], le parquet a notamment retenu la qualification de viol et non d’atteinte sexuelle car il a considéré que l’écart d’âge crée la contrainte constitutive du viol ». Rirons bien tous ceux qui ont connu de vieux beaux sur le retour, en des temps de surcroît sans viagra, se faire mener par le bout du nez et le chéquier par de fraîches ingénues. Pareille intransigeance ne s’explique-t-elle pas par une injustice structurelle et systémique, nullement corrigée par l’égalité formelle ou une quelconque mesure paramétrique ? Imaginons Nicole Belloubet (ou Denise Bombardier), qui ont franchi l’âge pivot, soudainement frappées d’éphèbophilie, consignant dans des carnets noirs le compte de leurs frêles conquêtes, et conduites devant les tribunaux ...Suivant le même principe, le tourisme sexuel exotique est envisagé et fantasmé de façon bien différente selon qu’il concerne l’un ou l’autre genre. Les hommes sont dénoncés, stigmatisés, qualifiés de prédateurs abjects et repoussants, de pédocriminels imperméables au moindre scrupule et exploitant en réseau la misère du monde, tandis que les femmes, toute en sentimentalité baveuse avec leurs beach boys, se trouvent au pire rangées parmi les frustrées ou les exclues ménopausées de la compétition érotique occidentale et au mieux considérées comme de candides victimes de leurs affects, détroussées sans vergogne par ces tarifés partenaires de famine. Mais jamais décrites en termes de pornographie ordurière et postcoloniale.

 

Ø

 

Et l’ami Pascal Praud ? Il ne s’est pas contenté de participer à la contextualisation mimétique des égarements libidineux d’une génération. Ni, avec Alain Finkielkraut, invité exceptionnel, de se gargariser de l’écrasante maxime d’Albert Camus , devenue virale : « Un homme, ça s’empêche ». Diable ! Soucieux, semble-t-il, d’exonérer publiquement l’ogre glabre Matzneff de toute responsabilité, voire de lui ouvrir un chemin de rédemption, il a eu la fine idée de convier à son émission vespérale le psychologue des djeuns, Christian Spitz - le fameux « Doc » de Fun Radio - pour lui poser les questions qui le tracassaient. La pédophilie est-elle innée ? Est-ce une pathologie ? Peut-on en guérir ? Réponses sans appel de Spitz, fortiche de ses années de consultation sauvage. Le pédophile est un pervers qui n’a nulle conscience du mal et encore moins de la souffrance de l’autre. On peut le soumettre à une injonction de soins, mais en respectera-t-il le protocole si aucune surveillance ne s’exerce sur lui ? Peu de chance, hélas. En réalité, il n’est pas récupérable. Le plus prudent, pour la société, reste de le mettre hors d’état de nuire, en le confiant aux bons soins d’un établissement psychiatrique dédié. Bref, on y revient : bienvenue chez les mabouls.

 

François de Negroni

 

Bonus : retrouvez ci-dessous quelques textes de François de Negroni en version audio-vidéo.