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Le Gri-Gri International           Satirique africain francophone

Né au Gabon en 2001

Cheikh Saad Bouh Kamara, l'autre Grand Nègre, est mort par François de Negroni

Publié le 1 Janvier 2020 par François de Negroni, Gri-Gri International in Francophonie, Mauritanie, Sociologie

Cheikh Saad Bouh Kamara. Crédit : Mamoudou Lamine Kane

 

Il m'appelait "le Grand Nègre", et se désignait lui-même par "l'autre Grand Nègre". Tels étaient nos rapports de parenté à plaisanterie, en un temps où l'on ne confondait ni l'éthique ni la sémantique avec la politique, où les petites aigreurs mémorielles liées à la "colonialité" paraissaient bien contingentes au regard du processus historique. Et de nos mutuelles autodérisions. Et de nos rires.

Ce fougueux admirateur de Frantz Fanon aurait voulu, par mimétisme, devenir psychiatre. Il choisit finalement de conjuguer la critique des armes avec les armes de la critique. L'étude de la sociologie à l'Université de Montpellier, une formation militaire à Coëtquidan. Son soutien militant indéfectible au Front Polisario le tint longtemps éloigné d'un retour à sa terre natale, la Mauritanie, engagée dans de douteux combats d'annexion.

Je le vis pour la première fois à Nouakchott, en 1988. Mon ami le cinéaste Med Hondo - lui-aussi disparu récemment - m'avait prévenu : "Tu dois absolument rencontrer Kamara !". Nous prîmes rendez-vous à la sortie de l'un de ses cours, à la Faculté de Sciences Humaines : en pleine force de l'âge, massif, vêtu d'un boubou, et fumant un cigare très cubain, il était escorté d'une ribambelle d'étudiants questionneurs. Beaucoup, locaux et expatriés confondus, le considérait comme l'une des "consciences morales" de la Mauritanie et ses expertises faisaient école.

Mais le pouvoir l'avait à l'oeil. Son rôle actif dans l'opposition lui valut l'embastillement, tandis que sa dénonciation de l'esclavage moderne et de la négrophobie furent récompensés par le prix de l'Anti-Slavery Society. Il n'était pas pour autant désabusé ou défaitiste, comme en témoigne avec vivacité son ouvrage testamentaire : Afrique : Espérance, publié chez L'Harmattan.

Tel nombre d'autres universitaires subsahariens, il trouva dans le travail de consultant une forme appréciable de liberté, quitte à en rabattre un peu sur le plan du concept. Au hasard de nos missions respectives, nous nous croisions à Dakar, Ouagadougou, Abidjan, Paris. Je le fis venir en Corse, à l'Université de Corte, à l'occasion d'un colloque sur les colonies. Et en septembre 2011, il était chez moi, dans le Cap. Entre deux échanges géopolitiques avec Jean-Guy Talamoni, il suivait avec fureur les développements de la guerre néo-coloniale de Sarkozy en Libye, et les derniers jours de Kadhafi, qu'il avait connu et estimé.

Quelques saisons plus tard, je lui dédiai mon livre sur Thomas Sankara et il m'en remercia par ce courriel :

Cher Grand Nègre,
Suis très sensible à ta double dédicace qui m'honore et traduit notre solide amitié fraternelle. J'en suis ému.
Fraternellement :
L'autre Grand Nègre : Professeur Cheikh Saad Bouh KAMARA

C'est moi qui suis ému, aujourd'hui. Au-delà du possible. Je ne te dis pas adieu, Kamou, ce n'était pas trop ton truc. Ni le mien. Juste : Salut camarade,et que la terre te soit légère.

 

François de Negroni

 

 

PS : ci-dessous, un entretien avec une télévision sénégalaise réalisé en octobre 2015