Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
L’Art Négro-africain, c'est-à-dire l’art des Africains, revu, corrigé, vendu et édité par les Blancs, faisant l’objet d’un festival organisé par des Noirs diplômés qui en français fantasment l’Afrique. Ah je vous le jure ! Il faudrait être aveugle et sourd. Quand Alioune Diop proposa pour la première fois, en 56, à la conférence des écrivains noirs à Rome, l’idée d’un Festival des Arts Nègres, il parlait depuis le colonialisme en un temps ou les intellectuels noirs étaient en quête d’un brevet d’humanité. C’était eux les Nègres ! Ce n’était ni les Xhosas, ni les Ndebeles, les Sérère, les Touaregs, les Dogons, les Peuls, les Noubas, les Bétés, les Baoulés, les Afars ; ces peuples se contentent d’être, ils sont parce qu’ils existent, ils n’ont pas besoin d’un festival pour se définir, ou d’affirmer de façon obsessionnelle une Africanité qui n’a pas su s’affranchir du racisme blanc qui l’a créée ; ils ne sont pas africains, ils ne réfléchissent pas en fonction des postulats de l’anthropologie coloniale, parce qu’ils n’ont pas été perfectionnés par l’Instruction publique, c'est-à-dire que leurs origines, et leur devenir, ne participent pas de l’érection maitrisée d’une contestation acceptée, réduite, normalisée et livresque (J.-G. Bidima), comme le fut la Négritude. « …si nous avons assumé la terrible responsabilité d’organiser ce festival, c’est pour la Défense et l’illustration de la Négritude » (Senghor, mars 1966). Donc tout ceci n'était qu'un prolongement de la pire des négritudes ! Mirages parisiens, désirs d’eunuque, le choix des lâches ; la négritude des syllogismes, des billevesées, celle des néologismes à trait d'union (Adotevi), qui préfère la poésie a la lutte armée et aux vertus du sang répandu, la négritude de Léopold Sedar Senghor, ce traitre suprême. Car c’est bien lui le père qu’il faudra tuer !
Senghor qui a su si bien théoriser l'infériorité des Noirs dans un verbiage cousu d'adjectifs, a été le véritable artisan de la faillite du nationalisme en AOF et ce n'est pas pour rien que Sékou Touré l'appelait "le garde suisse de l'impérialisme français". Il a su, avec la complicité du peuple qui l'a élu, focaliser les attentions sur une "Renaissance Africaine" par le biais de la promotion d'une culture mythifiée, en lieu et place de la création d'une véritable unité nationale. Car enfin pourquoi les arts negro-africains perçus ici comme un ensemble homogène auraient-ils nécessairement pour fonction de rehausser la dignité de l'homme noir ? De qu'elle originalité, de quelle liberté l'art peut-il se réclamer lorsque la survie de l'artiste est assurée par un budget ministériel ?
Mais Senghor a pour lui de n'avoir jamais dissimulé ses intentions : "Je suis français de culture et un homme de bonne volonté, je m'inquiète uniquement d'une absence française." (Marchés Tropicaux Du Monde, septembre 1958). Le Festival de 1966, aussi scandaleux qu'il fut, avait au moins une fonction : faire oublier Dien Bien Phu (1954), les accords d'Evian (1962) et, sous couvert de célébrer les Arts Nègres, célébrer la Mission française qui fut la première à les promouvoir à travers l'ethnologie. L'édition de 2010 quant à elle est une ineptie à la mesure de ce que nous sommes. Nous, comme dirait Césaire, nous les culbutés de la grosse houle.
D'abord, et de façon plus terre à terre, quand on vit dans une ville inondée, sans électricité et aussi sale que Dakar, on n'invite personne - ne m'en voulez pas de
ne pas succomber à l'exotisme de la pauvreté qui s'exhibe. Ensuite, ce festival suggère une harmonie africaine que l'intrusion coloniale aurait profanée et propose de retrouver (renaitre) à
travers l'expression artistique une unité culturelle qui en Afrique n'a jamais existé. En réalité, il n’est que le résultat de la collusion d'intérêts entres un pouvoir impopulaire à la recherche
de procédés de légitimation et des artistes en quête d'une reconnaissance internationale qui leur apportera conforts et privilèges. Quand à l’adhésion populaire, la foule toujours en liesse au
rythme des scandales financiers … Si le juge était juste, peut être que le blanc serait moins coupable.
Texte - Sérigne Seck Photos - dr
« …à l’inverse de ce qui s’est passé dans l’Afrique Occidentale Britannique, c’est le gouvernement français qui détermina véritablement la concession et le calendrier de l’indépendance en Afrique-Occidentale française et non les nationalistes africains. » (Histoire générale de l’Afrique, vol VIII, UNESCO, p.212)
On se demande bien ce que célèbrent les Togolais lorsqu’ils fêtent l’indépendance. Olympio, comme le Christophe de la Tragédie, avait payé de sa vie d’avoir rêvé d’une destinée trop grande pour son peuple. Issu d’une famille de négociants mulâtres d’origine brésilienne, il avait fait ses études à Londres et en Allemagne et parlait six langues. Il n’était pas « de fabrication française ». Il voulait bâtir un port à Lomé et créer une monnaie frappée par les Anglais et garantie par la Bundesbank. La rupture avec la Banque de France devait être ratifié le 15 Octobre 1963, il fut assassiné le 13 du même mois. C’est ainsi que cet ancien protectorat confié à la France par la SDN devint une colonie Française. C’est Olympio que les Togolais ne méritaient pas, c’est Eyadema (père et fils) qui leur ressemble.
De même que le référendum de 1958 était destiné à réformer l’idée coloniale pour mieux soustraire les colonies françaises aux puissances de la guerre froide, le discours de la Baule, en Juin 1990, appelant à un renouveau démocratique en Afrique subsaharienne, adaptait la politique française à l’évolutions du contexte international. La France ne pouvait pas ignorer la chute du mur de Berlin, la libération de Mandela et l’indépendance de la Namibie. Elle donna un ordre, et l’ordre fut entendu. Dès le 5 octobre, les Togolais se réveillèrent...
Comment a-t-on pu croire au Togo que la France qui depuis quarante ans soutient la dynastie des Eyadema pouvait servir d’intercesseur dans un processus démocratique auquel elle participait au nom du néocolonialisme humanitaire ? Il faudrait cliniquement étudier la stratégie de la défaite au Togo, ou comment un peuple tout entier à l’écart du siècle a su inventer « l’Indifférence ». 4 millions d’hommes qui ne peuvent plus avancer à cause de la mer et dont la moitié en veut terriblement à l’autre de ne pas être née dans le Sud. « Querelle de poux, querelle de chiens pour l’os ». On s’invente des maux, on se dilue dans des histoires, on se dit gouverné par un despote que l’on ne cesse de diaboliser tous les jours pour mieux excuser son propre lymphatisme. Et c’est dans ce jeu de la diabolisation que s’installe la catharsis collective : l’évacuation des responsabilités, le transfert des agressivités dans des anathèmes imaginaires. Ou on feint l’indignation, ou on mime la révolte.
On ne s’insurge que lorsqu’on est prêt a mourir ; et mourir pour une cause, c’est reconnaître implicitement que l’on est prêt à tuer pour qu’elle triomphe. Hélas, l’âme togolaise est bien trop habituée á s’abîmer dans l’excuse.
Enfant, on nous enseignait l’unicité et la splendeur des origines, les bienfaits d’une société communautaire fondée sur l’entraide et le partage. L’infériorité économique se compensait par une sorte de supériorité morale, entendue, qui nous avait préservés de la corruption morale de l’Occident. Et tout cela participait d’une amnésie affective qui permettait de mieux tolérer l’administrateur français couleur locale qui n’hésitait pas à engloutir le budget d’un hôpital de province dans un sac Hermes acheté á sa femme.
Togolais, si vous pensez avoir été grand, sachez qu'aujourd’hui vous n’ êtes plus que les mendiants du monde.
Juin 2006. Le ministre de l’Intérieur français, Nicolas Sarkozy, expose son projet au sujet de « l’immigration choisie ». Les réactions sont nombreuses en
France et en Afrique. Triste constat : 50 ans d’indépendance… et quand un ministre français propose une loi, les Africains réagissent comme s’ils étaient encore français ! L’historien
sénégalais Sérigne Seck, depuis Washington, nous avait proposé une tribune demeurée douloureuse dans bien des mémoires.
« La liberté rend libre, la servilité rend servile. » (Ahmed Sékou Touré)
Ah ! Depuis le temps que j’attendais qu’un événement nous révèle enfin le Malien ! Des Maliens qui descendent dans les rues de Bamako pour protester contre une décision prise par un
ministre français en vue de réformer la politique d’immigration en France, c’est quelque chose. J’ai attendu et espéré lire dans la presse française une dépêche qui aurait fini de nous expliquer
l’anarchie malienne, mais cette presse, tantôt cynique, tantôt paternaliste, qui a une vision si exotique de l’Ouest africain qu’elle y excuse la bêtise la plus criarde, s’est défaussée !
Alors je me dévoue !
L’Afrique de l’ouest colonisée depuis les indépendances, dirigée par des gouverneurs africanisés depuis la Loi cadre de 1956, nous révèle à travers le drame malien cinquante années de
vanité nègre. Ils sont là, ceux qui pensaient l’indépendance se réclame et s’obtient, ceux qui croyaient aux bienfaits des référendums gaullistes et à la majesté de la France. La liberté a un
prix, la fausse liberté coûte encore plus cher. Les Maliens pensent avoir leur mot à dire quand à la décision d’un ministre français qui mettrait en péril l’économie malienne… les Maliens savent
donc ce qu’il faut penser du Mali ! Ils hibernaient. Ils viennent de se réveiller à la dure réalité que leur inflige leur absence d’existence : le Mali est une imposture. Le nom d’une
Fédération qui ne s’est pas faite, un « pays » où s’utilise encore une monnaie, CFA, qui signifiait « Colonies françaises d’Afrique », et, enfin, le Mali, c’est
un passeport qui vous ferme toutes les portes.
Dans l’euphorie folklorique des phallocraties africaines, l’homme, surpris par des indépendances imposées par la France, pensait la nation comme on pense l’administration d’un canton.
Gouvernements fantoches qui avaient avec la République française des rapports de jeunes filles entretenues et retour à la case départ ; c’est à dire à la fameuse « Tradition »,
sublimée, avec Dieu pour nous justifier dans chacune de nos pratiques culturelles.
Or, la culture ne se régénère que lorsqu’elle a formulé les éléments de son propre dépassement. Elle doit être négociable, elle ne peut pas incarner un absolu. Elle ne peut en aucun cas
être réduite à des fixations obsessionnelles, dans lesquelles le « blanc » représente une contre-référence qui déterminerait « la personnalité africaine ». Être malien ne
peut pas se résumer à tout mettre en œuvre pour ne pas ressembler à un « Français » mythifié, que, par ailleurs, l’imaginaire populaire en AOF a su magnifier jusqu’à l’infernale
importance.
L’avenir, c’est le réveil aux réalités du monde, c’est l’éducation des hommes, qui passe nécessairement par celle des femmes. Tenez-le de quelqu’un dont la mère a sauvé la vie. On me lira au Mali
avec le dédain qu’ona pour une âme perdue, blanchie à la chaux occidentale, un Toubab. On dira : « Il ne comprend pas ce que c’est de vivre ici ! » Je doute fort que
vous le compreniez vous-mêmes. C’est de l’étranger que l’on voit le mieux et de là où je vous observe, vous n’avez même plus à craindre un regard qui vous juge.
SS
PS : ce texte est paru initialement dans le numéro 53 du Gri-Gri International, en
date du 15 juin 2006.