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16 mai 2010 7 16 /05 /mai /2010 07:00

 

L'insomnie. Même pas un concept. Une fatalité. Pas beaucoup de travail en journée, des joints qui étirent le temps, des amis invisibles. Insomnie. Et donc télévision, quand les livres ne suffisent plus à bloquer ces vertiges de mort. Il fait nuit, bien sûr, toujours. Paris dort, à peine dérangé par quelques gyrophares trop pressés. Première chaîne, premier choix: rediffusion d'une télé-réalité déjà subie avec une certaine jubilation la semaine dernière, en prime. Deuxième : Delarue renifle et bégaye sa misanthropie à peine déguisée. Troisième : du hockey sur glace sur la chaîne de crypte. Cinquième : Arte. Là, un film va débuter, une bande-annonce insiste. Un film allemand, des années 70, celles où j'étais enfant, quand mes rêves rimaient avec évasion. Pas encore avec peur. Un film de Fassbinder. Le doigt s'apprête déjà à zapper. Fassbinder. Jamais vu. Des clichés dans ma tronche de connard : réalisateur pédéraste, décadent, filmant avec des bouts de ficelle des histoires d'un autre monde. Pas pour moi. Ça commence pourtant. L'image est belle comme un passé dévoré par des cafards. On dirait un Derrick (l'insomniaque peut aussi être un dépressif diurne, adepte des séries mortuaires teutonnes). Des rues anonymes, vides, un bar glauque, une pute teinte en blonde qui sert des sodas aux bulles de guerre froide. Des Arabes. Dans leur coin. Une vieille, sosie vaginal de Joseph Poli, entre. Elle ne commande pas tout de suite. Une Allemande encerclée de travailleurs immigrés. Il y a de la musique, je crois... C'est sale, c'est au bout du bout du monde, juste avant la chute. Nappes cirées, comptoir, poussière, clients foutus. La vieille finit par danser avec un Arabe, qu'elle a choisi, semble-t-il. Le cavalier maladroit boîte, peut-être... Ils dansent, lentement, lentement, ils communient. Je suis touché. J'ai presque envie de réveiller ma compagne pour qu'elle partage ce moment de grâce avec moi. L'égoïsme des insomniaques a de quoi faire peur. Je résiste. Le film égrène ses notes douces-amères. J'adhère. La vieille tombe amoureuse, pas par défi. Elle sait la mort proche, elle veut vivre, encore un peu. Même avec un Arabe qui parle un allemand approximatif, au beau milieu d'un pays qui n'a visiblement pas encore tout à fait digéré sa défaite mondiale. Les amis, les collègues et la famille de la vieille sont écoeurés, sans attendre. On voit leurs visages déformés par le dégoût d'imaginer la vieille en train de se faire pénétrer par l'Arabe. Mais la vieille s'en fout. Elle désire cet homme, elle veut jouir sans honte. Elle affronte la réalité, sans jamais flancher. Les scènes admirables, filmées avec zéro deutschmark, défilent. Quand elle le regarde sous la douche et qu'elle lui dit qu'il est beau. Quand elle résiste à ses enfants qui la renient, presque en direct. Quand, au travail, elle est éjectée du groupe et qu'elle reste seule, avec son amour et sa dignité. Quand elle lui dit, alors qu'il dansent encore, qu'il peut la tromper, que son amour se moque bien des contingences terrestres. Quand enfin, à l'hôpital, elle pleure, seule, avec moi. Le film s'intitule Tous les Autres s'appellent Ali, a été réalisé en 1974 par Rainer Werner Fassbinder, qui s'est d'ailleurs donné un rôle bien dégueulasse, celui du gendre borné comme il faut. Ce film est peut-être un chef d'oeuvre, je n'en sais foutrement rien, pas assez cultivé pour en juger. Mais ce film m'a ému, comme rarement. J'ai désormais envie de voir tous les films de Fassbinder (Grégory me dit qu'il en a commis au moins 43, téléfilms compris). Une promesse de survie presque miraculeuse pour un insomniaque. Alléluia.

 

Texte - Jérôme Reijasse

 

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Published by Jérôme Reijasse www.legrigriinternational.com - dans Arts & culture
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