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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 17:15

Aminata Traoré

Lettre ouverte à Monsieur le Président de la République française au sujet du refus de visa à Madame Aminata Traoré et Monsieur Oumar Mariko, personnalités politiques maliennes  

Monsieur le Président de la République,

Chercheure CNRS à la retraite et professeure honoraire de l’Université libre de Bruxelles, c’est avec stupéfaction et tristesse que j’ai appris le refus de visa, l’interdiction du territoire français et, par extension, de l’espace Schengen, à l’écrivaine Aminata Traoré, ancienne Ministre de la culture du Mali et au Docteur Oumar Mariko, Secrétaire Général du parti Solidarité Africaine pour la Démocratie et l’Indépendance (SADI), ancien député de l’opposition à l’Assemblée nationale, plusieurs fois candidat aux présidentielles.

Tous deux étaient officiellement invités à une conférence organisée à Berlin, du 17 au 19 avril, par la Fondation Rosa Luxemburg, la revue de Sciences humaines PROKLA et l’Association AfricAvenir sur le thème « Le Mali à la croisée des chemins : Après l’intervention militaire et avant les élections ». Oumar Mariko était également attendu à Bruxelles pour une intervention au Parlement européen le 16 avril sur la crise au Mali. Aminata Traoré obtint de l’Allemagne un sauf conduit limité, refusé à Oumar Mariko.

Le silence médiatique, à l’exception de L’Humanité et Médiapart, qui entoure cette entrave à la liberté d’expression et de circulation, m’amène à sortir de ma réserve pour vous faire part de mon inquiétude pour ces personnalités politiques maliennes privées de droits fondamentaux sur décision de vos services et protester contre cette décision contraire aux principes démocratiques et à la Déclaration universelle des droits de l’homme. Forte de quarante ans de recherches au Mali en région cotonnière, je tiens à rappeler le parcours de ces leaders dont les analyses sont comparables à celles de Susan Georges et Jean Ziegler, altermondialistes, que vous n’envisageriez pas de priver de parole.

Aminata Traoré est connue pour ses nombreux essais sur le pillage de l’Afrique et par le film d’Abderrahmane Sissako, Bamako qui met en scène le procès des institutions financières internationales par la société civile malienne où elle joue son propre rôle. Dans son manifeste Femmes du Mali : disons ” NON ! ” à la guerre par procuration, elle proteste contre les dangers de violences sexuelles, de prostitution et de propagation du VIH/SIDA que représentent, pour les femmes et les fillettes du Mali, le déploiement de milliers de soldats supplémentaires ; la MINUSMA comprendra jusqu’à 12 640 Casques bleus et policiers.

Oumar Mariko dénonce lui aussi les méfaits de la guerre et du capitalisme financier. Au Mali, tout le monde connaît cet infatigable opposant politique qui défend les mineurs en grève, les migrants expulsés et les paysans spoliés. Ceux-ci suivent à la radio ses interventions à l’Assemblée. Certains témoignent à la radio associative Kayira, « Aube nouvelle », qui depuis 1992 donne la parole à ceux à qui on la dénie et dénonce les abus des détenteurs du pouvoir. Les stations de cette radio sont régulièrement incendiées et les animateurs agressés. Or Kayira, proche de l’Association malienne des droits de l’homme, représente des pôles de vigilance démocratique dans toutes les régions du pays et constitue un réel contre-pouvoir mais elle paie le fait que le parti Sadi, créé en 1996 par Oumar Mariko pour rappeler les idéaux du mouvement insurrectionnel de 1991, s’est constitué autour d’elle.

Oumar Mariko a participé en 1991 au Comité de transition pour le salut du peuple (CTSP) pour l’Association des élèves et étudiants du Mali. Les jeunes et les femmes ont été à l’origine de l’insurrection de 1991 qui a mis fin à vingt trois ans de dictature et permis l’instauration d’une démocratie parlementaire décentralisée et laïque. Les partis politiques, les syndicats, les associations et les médias ont immédiatement pris leur essor. Malheureusement, les élus se sont engagés dans la politique politicienne où le jeu démocratique se limite, à l’alternance. La population, déçue par ceux qu’elle a portés au pouvoir après l’insurrection, choisit depuis de s’abstenir de voter à 75% !

Les associations et les espaces d’interpellation se multiplient dès lors au Mali où les citoyens investissent régulièrement l’espace public, devenu un lieu d’interpellation autonome par rapport à l’Etat. La foule a d’ailleurs accueilli avec joie le putsch intervenu la veille des présidentielles tandis que les médias français ne mentionnaient pas les dizaines de milliers de manifestants, épris de démocratie réelle, chantant l’hymne national en marchant dans Bamako le 28 mars 2012 pour soutenir la junte militaire qui a permis de renverser le Président et de révéler la corruption des autorités.

Aminata Traoré et Oumar Mariko dénoncent sans relâche cette classe politique qui a confisqué les acquis de 1991, a privatisé les services publics, les entreprises et industries notamment aurifère ; la mine d’or de la SOMADEX est une filiale de Bouygues. Le Mali est troisième au rang des plus grands producteurs d’or et parmi les premiers pays les plus pauvres du monde !

Aminata Traoré et Oumar Mariko tentent de lever le voile sur la guerre menée au Mali où, les régions de Tombouctou, Taoudéni, Gao et Kidal, théâtre de l’opérations militaire Serval, ont des ressources avérées en gaz, pétrole, or, terres rares (métaux indispensables aux hautes technologies) et uranium. Les grands groupes français déjà présents au Mali (Bolloré, Bouygues, Orange et Vinci) y ont de nombreuses activités et ce pays offre encore des potentiels incommensurables.

Aminata Traoré et Oumar Mariko seraient-ils réduits au silence en 2013 car ils osent s’opposer à la guerre telle que vous la menez au Mali et à l’ingérence française dans la vie politique de leur pays, leur imposant de procéder à des élections rapides dont l’issue leur semble déjà programmée ? Aminata Traoré a effectivement dénoncé des enjeux occultés de la guerre au Mali en séance d’ouverture du Forum social mondial ce 26 mars à Tunis où elle a présidé le «Forum pour un autre Mali» : « La guerre qui a été imposée aujourd’hui au Mali n’est pas une guerre de libération du peuple malien, mais une guerre de pillage des ressources. » L’ancien ministre de l’Education nationale du président Amadou Toumani Touré, le professeur Issa N’Diaye n’hésite pas lui aussi à dire publiquement, à Bamako et à Paris, que les considérations géopolitiques et géostratégiques semblent importer plus que le sort des populations et il ajoute que les terroristes sont soutenus financièrement et matériellement par le Qatar et l’Arabie Saoudite, des alliés privilégiés de la France et des Etats-Unis.

On peut comprendre que vous n’acceptiez pas le point de vue de ces opposants mais représentent-ils pour autant un danger pour l’ordre public, la sécurité nationale ou pour les relations internationales, permettant de restreindre leur liberté en vertu de l’article 10 ci-dessus mentionné ? Seraient-ils coupables de délit d’opinion étant donné que la décision de prolonger cette guerre a fait l’unanimité au Conseil de sécurité des Nations Unies, à l’Assemblée, au Sénat et dans les médias en France ? Ainsi en est-il de certains responsables des questions africaines au Ministère français des Affaires étrangères qui, sortis de l’unanimisme, ont perdu leur poste. Même l’ambassadeur de France au Mali vient d’être remplacé par un militaire proche des services de renseignement (DGSE).

Ce 10 avril, le Président malien par intérim est reconduit et l’état d’urgence prorogé par l’unanimité des députés maliens, ce qui permet de museler toute opposition. Oumar Mariko, en février dernier, a ainsi déjà été violemment interpellé par des hommes armés en civil et emmené cagoulé à la Sécurité d’Etat pour des interrogatoires.

Au nom de la démocratie, je souhaite, Monsieur le Président, que le débat s’ouvre en France, à l’Assemblée nationale comme au Sénat, sur les questions que posent ces personnalités maliennes porteuses d’une réflexion démocratique et populaire, que l’on débatte sur la prolongation de l’engagement militaire de la France au Mali, qu’on lève le silence sur les intérêts miniers dans cette guerre et le rôle de nos partenaires, Qatar et Arabie saoudite, dans le terrorisme.

Au nom des droits de l’homme, je vous demande, Monsieur le Président, de ne pas entraver la liberté d’expression et de circulation de tous ceux qui, comme Aminata Traoré et Oumar Mariko, aspirent à l’amélioration du sort des populations et à un monde meilleur. Pourriez-vous également, Monsieur le Président, veiller à concilier la défense des intérêts économiques de la France au Mali avec vos idéaux de justice et ceux de la Nation malienne à l’unicité de laquelle sont particulièrement attachés ses citoyens.

Dans l’espoir que la France demeurera un pays de liberté, je vous prie de croire, Monsieur le Président de la République, à l’assurance de ma plus haute considération.

Photo - dr   Texte - Danielle Jonckers (CNRS)

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Published by Danielle Jonckers (CNRS) dr www.legrigriinternational.com - dans Mali
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