Le mois dernier, je suis allé au Zénith de Paris voir un festival de rap « west coast ». On appelle ainsi la scène hip-hop californienne depuis le jour où un dénommé André Young (Dr Dre) a réinventé le rap. Débit de paroles rythmé à la Muhammad Ali, « Say it loud, I’m black and I’m proud » de James Brown, politique poétisée (Last Poets), funk parlé (Sugarhill gang) ou communauté mystique (la Zulu Nation) : difficile de déterminer la naissance du rap. Ce qui est sûr c’est que Dr Dre a recréé cette musique. Des mélodies, des voix agréables qui tombent à point sur des caisses claires, les grosses basses de George Clinton et de Roger Troutman : bref de la musique ensoleillée. De 88 à aujourd’hui, c’est lui qui est derrière les NWA, Eazy-E, Snoop, Eminem, 50 Cent... Plus encore, il est à l’origine de la première « sécession » du rap : la « west coast », devenue grâce à lui un genre, en opposition à une version newyorkaise plus scolaire.
Parmi le plateau de rappeurs californiens au Zénith : Too $hort. Une star régionale au sens propre du terme. Aux Etats-Unis, on pouvait il y a moins de dix ans (avant Internet) vendre l’équivalent de disques d’or français (100,000 exemplaires) juste dans la Nouvelle Orléans ou le Kentucky. L’industrie du rap newyorkaise a toujours snobé « les autres » (ploucs, prolos blancs du Michigan, noirs du Missouri, Dirty South...). Too $hort fut un précurseur, le premier à transformer ce boycott en un avantage comparatif. Rappeur moyen, faible originalité (le pimp du ghetto c’est pas lui mais Iceberg Slim), peu de charisme... : il a réussi à vendre plus de 10 millions d’albums (ce qu’aucun rappeur français n’a jamais fait) juste en créant une relation de proximité avec les fans de rap provinciaux pour qui le rap newyorkais était devenu trop puant. Mieux, il s’est plusieurs fois délocalisé afin de s’implanter dans des régions sans réelles stars locales (de Oakland à Atlanta en passant par le Nouveau Mexique).
La première star régionale de l’histoire du rap aux 17 albums ne parlant que de Biaiaiaiaiaiatch (il a popularisé la prononciation), de pimpage et de réussite par la débrouillardise
(hustling in the streets, from rags to riches, et autres conneries de parvenu du ghetto) était pour la première fois à Paris. Seul sur scène (sans potes parasites pour meubler
la scène comme le font pas mal d’autres), pas d’orchestre (ce qui est la norme dans le rap), pas de DJ (l’orchestre du pauvre), mais un mec de sa sécu qui est venu mettre un cd d’instrus avant
(moins cher), pas de jeux de lumières et pas de balance (son pourri). Juste Too $hort, venu reprendre ses hits souvent en play-back version vulgaire (ce qui revient à rapper par-dessus sa propre
voix enregistrée : les ricains appellent ça « backer »). Le tout devant un public amorphe : le rap de Too $hort s’adresse aux putes et il n’y avait que des mecs de cité
dans la salle.
J’ai rarement vu de bons concerts de rap, cette prestation aura sûrement été la plus étonnante de toutes. Pour quelles raisons ? Choix artistique ou solution économique ? Pourquoi Too
$hort n’aurait pas aussi le droit de faire de la merde comme le font la plupart des artistes rentiers et « multi-supports » des galeries d’art de Pigalle et du Canal Saint
Martin ?
La raison économique serait tout aussi respectable : pourquoi en faire des tonnes lorsque l’on fait une fausse musique ? Si les majors ont signé tant de rap dans les années
Skyrock (96-98) c’est bien parce que payer un rappeur sous éduqué (facilement arnaquable) et un geek équipé d’un sampleur et d’une bonne collection de disques revient moins cher que
d’enregistrer un orchestre philharmonique. Too $hort a sûrement le taux de rentabilité le plus élevé de l’industrie du disque. Je le vois bien accepter de s’arrêter dans un hôtel aux Portes
de Paris avec vue sur le périph pour augmenter ses cachets.
Au-delà de savoir pourquoi le rap est une musique si nulle sur scène, maintenant que j’ai passé la vingtaine dont plus de dix ans à écouter cette musique, je vais devoir commencer à me poser certaines questions (que je fasse le Bilan comme dit Jacky). Que m’a apporté le rap d’un point de vue littéraire ? Un certain sens de la formule (les punchlines), mais très peu de plumes qui tiennent la route sur un album entier. D’un point de vue politique ? Je sais lire donc je ne me suis jamais éduqué avec Assassin ou KRS One. Le rap comme analyse sociologique de la France? Quelques images biens vues et plein de clichés. Musicalement ? Il ma permis d’explorer la soul, la funk, le jazz... musiques que le rap ne fait que piller. Son esthétique ? Réelle, j’adore certaines pochettes bien particulières mais ça reste comme l’adolescence : un truc à dépasser le plus tôt possible. Pour l’anglais ? L’accent et les expressions du noir du ghetto sont difficilement utilisables autre part que dans une soirée alcoolisée. Une chose est sûre : là où le rap m’aura fait perdre le plus de temps et d’argent, c’est bien dans ses concerts dans des salles trop grandes pour un mec seul sur scène.
EI
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