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Le Gri-Gri International           Satirique africain francophone

Né au Gabon en 2001

#SecretDéfense / Il y a 15 ans, Bouaké...

Publié le 20 Décembre 2019 par Marc de Miramon, Gri-Gri International in Francophonie, Françafrique, CPI, Côte d'Ivoire - Élections 2010

 

 

La symbolique est forte, même si le silence demeure la règle. Emmanuel Macron et Alassane Ouattara, président de la Côte d’Ivoire, rendront hommage, dimanche 22, aux neuf soldats français et au ressortissant américain tués le 6 novembre 2004 à Bouaké, épisode charnière de l’histoire tumultueuse des rapports entre la France et son ancienne colonie. Aucun des deux chefs d’État ne devrait cependant gâcher la cérémonie planifiée sur le site du lycée Descartes, là où deux avions Soukhoï de l’armée ivoirienne avaient bombardé une position militaire française, pour une raison inconnue.

Les pilotes des Soukhoï étaient en réalité des mercenaires biélorusses, secondés par des coéquipiers ivoiriens. Leur procès par contumace va s’ouvrir l’année prochaine, mais les responsables politiques français de l’époque, Michel Barnier aux Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie à la Défense et Dominique de Villepin à l’Intérieur, ont échappé à des poursuites devant la Cour de justice de la République, l’affaire du bombardement de Bouaké demeurant l’un des plus épais mystères de la Françafrique : en cette fin d’année 2004, la Côte d’Ivoire est coupée en deux, le Nord contrôlé par une rébellion armée et financée par le Burkina Faso voisin, et le Sud gouverné par Laurent Gbagbo, président démocratiquement élu du pays.

En dépit des accords d’assistance militaire, Paris reste l’arme au pied, considérant qu’il s’agit d’une affaire interne à la Côte d’ivoire, et Jacques Chirac entretient des relations exécrables avec Laurent Gbagbo, même s’il n’a qu’une piètre estime pour son opposant numéro un, Alassane Ouattara, parrain politique de la rébellion. L’armée française intervient avec les Nations unies, officiellement en tant que médiateur et force de maintien de la paix. En coulisses, les Français s’acharnent à affaiblir le camp Gbagbo : les accords signés à Marcoussis en janvier 2003 ont déjà fait entrer des représentants de la rébellion au gouvernement, y compris aux postes stratégiques de la Défense et de l’Intérieur.

Quelques jours avant le bombardement de Bouaké, Laurent Gbagbo fait passer un message à la diplomatie française : il affirme ne plus pouvoir résister à la pression de ses généraux qui souhaitent restaurer l’intégrité territoriale de Côte d’Ivoire, et qui prennent acte du refus des rebelles à rendre les armes, en violation des accords de Marcoussis.

Le 6 novembre, les mercenaires biélorusses bombardent les positions françaises. Malgré l’ampleur des pertes, l’armée française laisse les pilotes fuir la Côte d’Ivoire. Arrêtés au Togo voisin, ils sont libérés et exfiltrés en Russie sans que la France n’émette la moindre protestation.
Ni enquête ni écoute des familles, mais toujours des liens économiques

La riposte politique et militaire ordonnée par Jacques Chirac est d’une tout autre nature : désigné responsable et coupable, Laurent Gbagbo voit sa maigre flotte aérienne intégralement anéantie, hélicoptères civils compris. En représailles, des expatriés ou des entreprises françaises sont pris pour cible à Abidjan. L’armée tricolore se déploie dans la capitale économique et tire sur la foule rassemblée devant l’hôtel Ivoire, où elle a installé un de ses QG, faisant des dizaines de morts…

La France devra attendre 2011 pour enfin se débarrasser de Laurent Gbagbo, à l’issue d’une campagne militaire des rebelles encadrée par Paris. Alassane Ouattara, vainqueur contesté du processus électoral de 2010, n’a jamais lancé d’enquête sur le bombardement de Bouaké. Nicolas Sarkozy et François Hollande n’ont guère davantage écouté les familles des victimes, dont plusieurs se sont constituées partie civile. Une cour d’assises jugera donc par contumace, dans quelques mois, les pilotes et leurs complices pour « assassinats, tentatives d’assassinats et destruction des biens d’autrui ».

Ni Alassane Ouattara ni Emmanuel Macron n’ont intérêt à jeter la lumière sur un drame qui a contribué à faire élire le premier, quand le second se rend aussi dans la deuxième ville du pays pour célébrer les liens économiques, et inaugurer les travaux du marché central de Bouaké, un chantier de 32 millions d’euros financé par l’Agence française de développement. Outre la célébration de ces liens économiques, Emmanuel Macron devrait perpétuer une tradition inspirée de la présidence américaine : passer un dîner de Noël avec les forces spéciales françaises présentes en Côte d’Ivoire.