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  • : Le Quotidien du Gri-Gri International, premier satirique africain francophone animé par la rédaction
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3 février 2016 3 03 /02 /février /2016 08:00
#EssyAmara / La libération de Gbagbo et le retour de tous les exilés seraient bénéfiques pour la paix et la réconciliation des Ivoiriens (#CPI #ProcèsDeLaHonte)

Né dans le centre de la Côte d’Ivoire, Amara Essy, 71 ans, est un modèle pour plusieurs générations de diplomates africains. Très proche du président Félix Houphouët-Boigny (1960-1993), il a été ambassadeur (1975-1990) puis ministre des affaires étrangères de la Côte d’Ivoire (1990-1999). Il a aussi été président de l’Assemblée générale des Nations unies en 1994 et 1995 et secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine (OUA).

Il s’est présenté à l’élection présidentielle ivoirienne du 25 octobre 2015 contre le président sortant Alassane Ouattara, ancien employé du Fonds monétaire international, avant de retirer sa candidature. Il est membre du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), qui est allié avec le parti de Ouattara, le Rassemblement des républicains (RDR).

Que pensez-vous de la détention, depuis 2011, de Laurent Gbagbo dans la prison de la Cour pénale internationale, à La Haye ?

Amara Essy : Gbagbo a inscrit son nom dans l’histoire de la Côte d’Ivoire. Populaire, charismatique, il a réussi à attacher à sa personne de nombreux Ivoiriens qui ne sont même pas membres de son parti, le FPI [Front populaire ivoirien]. Son ethnie et sa région ne vont jamais l’oublier, tout comme tous les Africains qu’il a côtoyés en France et en Afrique. Au second tour de l’élection de 2010, il a, selon les chiffres officiels, réussi à rallier sur sa personne près de 47 % des électeurs ivoiriens. Cela est une réalité, une force qu’on ne peut pas ignorer dans le paysage politique. À La Haye, il reçoit des visiteurs de tous les pays africains, qui voient en lui un patriote, un africaniste. En prison, sa popularité ne peut que grandir, comme celle de Mandela ou de Thomas Sankara, qui restent des idoles pour la jeunesse africaine, toujours en quête d’un héros.

Il a aussi la sympathie de la très grande majorité des chefs d’État africains, qui voient dans le cas Gbagbo un précédent qui pourrait leur être appliqué demain dans la gestion de leur pays. Gbagbo est un facteur de paix comme de désordre. Lors de crises que nous avons traversées, le président Houphouët-Boigny [dont il était l’opposant principal] l’avait reçu plusieurs fois en tête-à-tête. J’avais alors compris qu’il ne l’écartait pas de la liste despapabili en Côte d’Ivoire.

Le conflit post-électoral de 2010-2011 a été rude, nous avons eu de nombreux morts. Les rancœurs sont toujours vivaces de part et d’autre. Mais je pense que, avec le temps passé, il serait souhaitable d’extirper de nos cœurs tout sentiment de revanche pour trouver une solution équitable, honorable, du cas Gbagbo. Sa libération et le retour de tous les exilés seraient bénéfiques pour la paix et la réconciliation des Ivoiriens. La détention de Gbagbo à La Haye entache l’image de la Côte d’Ivoire en Afrique, où de nombreux chefs d’État estiment qu’il n’a fait que défendre l’intégrité territoriale de son pays qui était divisé, avec une partie occupée par une rébellion.

Pourquoi avez-vous décidé de vous présenter à l'élection présidentielle du 25 octobre 2015 alors que vous n’aviez jamais brigué un mandat électif ?

Je ne suis pas « accro » au pouvoir et n’ai aucunement la nostalgie du passé. J’ai eu une carrière qui m’a permis d’atteindre les cimes les plus élevées. Que ce soit à l’ONU ou à l’OUA, j’ai eu à participer à tous les débats sur les conflits en Afrique. Voyant ce qui se passe dans mon propre pays, je ne pouvais pas rester les bras croisés, sans réagir : tous les indices annonçant une crise sont là et je constate tous les jours que nous sommes sous l’emprise d’une douce dictature.

D’où ma décision de me présenter à la présidentielle pour dénoncer ce qui se passe et avancer des propositions pour édifier un État de droit, promouvoir une vraie démocratie. Le 17 avril 2011, j’avais saisi le nouveau président de la République [Ouattara], pour le féliciter d’avoir remis la Côte d’Ivoire au sein du ballet diplomatique des États qui animent les relations internationales.

Depuis des années, les premiers ministres des États amis comme la Chine, le Japon, l’Inde, le Brésil, évitaient, à mon grand regret, notre pays pour visiter nos voisins. Il m’avait chaleureusement reçu en me disant que nous pourrions nous voir tous les trois mois pour échanger. Je n’étais pas à la recherche de quoi que ce soit. Ce sont les oiseaux de même plumage qui volent ensemble et je ne voyais pas ce qu’il pouvait m’offrir que je puisse accepter, dans la mesure où je n’ai rien de commun avec son entourage. Mon rôle aurait été de lui mettre à disposition tous les éléments positifs que je récolte dans les réunions internationales de haut niveau auxquelles je participe. Mais il ne m’a jamais rappelé pour cet exercice trimestriel. Peut-être que si je l’avais rencontré pour partager avec lui mes préoccupations sur la corruption, le népotisme, etc., je ne me serais pas présenté à la présidentielle.

Le chemin qui mène à la démocratie est encore long

Pourquoi avez-vous retiré votre candidature plusieurs jours avant le scrutin ?

J’ai dit à maintes reprises que les conditions d’une élection préfigurent les problèmes qu’il y aura à résoudre. Ce scrutin présidentiel ne s’annonçait ni ouvert ni régulier. La Commission électorale indépendante [CEI] n’a malheureusement d’indépendance que le nom. Sa composition ne reflète pas l’importante diversité du paysage politique et n’est dans sa forme actuelle ni équilibrée ni équitable. Elle ne respecte même pas le principe, pourtant élémentaire, de la loi censée la fonder et selon laquelle le mandat de son président n’est pas reconductible.

Si on ajoute à cela la participation du président de cette commission ainsi que celle du président du Conseil constitutionnel, l’autre arbitre de la compétition électorale, à la campagne électorale du président sortant, le constat d’inégalité était indéniable. En dépit des mises en garde incessantes sur les risques que notre pays encourt, le pouvoir est resté sourd aux revendications démocratiques de notre peuple. Il a refusé notre invitation pressante au dialogue et s’est enfermé dans ses certitudes, l’arrogance et l’autisme. J’ai retiré ma candidature parce que je ne voulais pas prendre le risque, devant l’histoire, de me présenter pour légitimer le président sortant, dans un processus dont nous avons désormais toutes les preuves qu’il était complètement à sa solde.

Tous les actes sont signés par lui, avec lui et pour lui, dans son antichambre. L’unique façon de renouer avec l’espérance démocratique était de garantir la lisibilité du scrutin en remettant à plat l’ensemble du processus, à commencer par la Commission électorale et la sécurisation du scrutin. La paix n’a pas de prix. Nous avons avancé à marche forcée vers le diktat de résultats imposés, pour une opération de consolidation du pouvoir en place.

Que s’est-il passé pendant l’élection ?

Si l’on se réfère aux décomptes, fluctuants, de la CEI, la moitié du corps électoral n’a pas participé à cette élection. Un tiers de l’électorat potentiel ne s’était, par avance, pas inscrit sur la liste électorale. Le vrai combat de cette élection opposait le président sortant et l’abstention. Le Conseil constitutionnel, juge suprême dont les décisions ne peuvent faire l’objet d’aucun recours, a tranché. En légaliste, on ne peut qu’accepter son verdict, d’autant plus que la communauté internationale l’a applaudi des deux mains. Ma crainte et mon inquiétude proviennent du fait que, pendant et après cette élection, on a enregistré un calme total, peu de manifestations de joie, donnant le sentiment que tout le monde était résigné. Dans ma région, les envoyés du régime n’ont fait que proférer des menaces à l’endroit des populations si elles n’allaient pas voter ! Le chemin qui mène à la démocratie est encore long et parsemé de beaucoup d’embûches.

Quel rôle ont joué la France et les autres grandes puissances dans cette élection ?

Un rôle d’accompagnement d’un processus que nos partenaires traditionnels percevaient comme une formalité pour le pouvoir en place. Cette élection devait, dans leurs esprits, consolider un pouvoir qu’ils se représentent comme pouvant garantir la stabilité. Les responsables des médias internationaux ont, en général, apporté leur soutien au président sortant, en se faisant systématiquement l’écho de l’embellie d’une croissance, dont le fruit n’améliore pas le quotidien des Ivoiriens, et en donnant l’impression que s’opposer à la politique du sortant était injustifié.

Les Ivoiriens, et les citoyens des pays africains anciennement colonisés par la France en général, peuvent-ils aujourd’hui choisir librement leurs dirigeants ?

Que vous posiez cette question est révélateur d’une suspicion à l’égard du processus électoral que j’ai dénoncée au cours de ma précampagne… Il nous faut espérer un retour rapide du choix démocratique et populaire des dirigeants en Côte d’Ivoire.

Imposer aux Africains des responsables issus uniquement du moule du libéralisme triomphant peut être bénéfique à court terme pour l’Afrique. Mais dans la mesure où les populations dans nos pays sont encore, dans leur grande majorité, composées d’analphabètes, le rôle de l’État ne doit pas être négligé : il est important pour corriger les inégalités, les injustices, les disparités régionales et autres abus qui peuvent être sources de désordre. Lors de la crise des subprimes, ce sont les États qui ont réussi à résoudre le problème, et non le marché. Si les mêmes pratiques perdurent, Gbagbo sera le dernier président choisi par le peuple ivoirien. Nous aurons dans les années à venir des personnes « coachées » par des groupes industriels étrangers qui mettront à leur disposition tous leurs moyens médiatiques, financiers, pour les faire élire !

Qu’est-ce qui vous inquiète le plus dans les mois et années à venir pour la Côte d’Ivoire ?

C’est la société ivoirienne avec ses élites qui ne voient leur promotion qu’à travers la politique. Les grands commis de l’État sont une race en voie de disparition, au profit des politiciens, qui ne voient les élections que comme un moyen d’obtenir un poste « après avoir mouillé la chemise ». Nos élites ne cherchent plus à connaître leur passé, les us et coutumes, qui ont permis à nos sociétés de maintenir une certaine cohésion sociale. Nous devrions pouvoir faire une synthèse pour avoir un pied dans la tradition et la tête dans la modernité (comme la Chine, le Japon ou l’Inde) et édifier une nouvelle Côte d’Ivoire, plus solide et prospère, face à la mondialisation qui peut dévorer les plus faibles de nos États.

Pendant la campagne électorale, vous avez rappelé : « Chacun sait que je suis un des derniers gardiens du temple et de ses secrets. » Cela veut-il dire que les Ivoiriens ignorent encore une partie de l’histoire récente de leur pays ? Est-il dangereux de révéler ces secrets ?

Certains responsables n’ont pas intérêt à ce que l’on connaisse l’histoire récente de ce pays, car cela ne les arrange pas. Autour du pouvoir, de nombreuses personnalités sont très loin de l’image qu’on leur attribue auprès du public. Heureusement, il existe des documents, des enregistrements aux mains de différents acteurs, en France et ailleurs. En 1993, lorsque le président Houphouët était à Paris, malade, il voyait déjà, à la lecture de notes des renseignements généraux, les problèmes qui allaient s’abattre sur la Côte d’Ivoire. Il était persuadé qu’il avait le temps de reprendre en main la situation et de corriger les dérives qu’il voyait à l’horizon. Cela n’a pas été le cas.

Chaque année, le président Houphouët passait un mois et demi de vacances à Genève, ce qui fait que lorsque j’étais ambassadeur représentant permanent de la Côte d’Ivoire auprès des Nations unies à Genève, je déjeunais, dînais, passais 4 à 5 heures avec lui tous les jours. Je lui lisais ses courriers et exécutais ses instructions, concernant les affaires de l’État mais aussi des affaires familiales. De nombreux chefs d’État africains, les responsables politiques français et tous les responsables politiques ivoiriens défilaient à Genève pour le rencontrer. Je prenais des notes sur tout ce qui se passait et à trois reprises, le président m’a mis en garde, disant : « Ne t’amuse pas à écrire tes mémoires lorsque les acteurs sont en vie, car certaines vérités seraient une humiliation pour eux. »Je suis, avant tout, un grand commis de l’État. Par déontologie, on ne doit pas, avant un certain moment, révéler des secrets qui vont du domaine public à la vie privée des responsables, et ont une incidence sur le fonctionnement de l’État.

Quelles sont les grandes différences dans les relations France-Côte d’Ivoire entre la période Houphouët-Boigny et aujourd’hui ?

À l'époque du président Houphouët-Boigny, les relations France-Côte d’Ivoire étaient presque familiales. Aujourd’hui, la génération aux affaires, du côté français, n’a plus le « feeling » africain. Les experts des questions africaines sont plus des journalistes que de grands serviteurs de l’État. Ils sont certes brillants, informés. Mais on ne trouve pas chez eux la passion, l’affectivité de l’ancienne génération qui pouvait parler avec chaleur de Bouaké ou Korhogo… La diplomatie des affaires paraît avoir pris le dessus au Quai d’Orsay.

À l’Élysée, comme au gouvernement, les militaires semblent avoir pris en main les choses. Le fait militaire apparaît central à présent dans la politique africaine de la France, comme on le voit avec les opérations Serval et le dispositif Barkhane. Du côté africain, la génération qui a appris à l’école que « nos ancêtres étaient gaulois avec les yeux bleus » tend à disparaître. Les difficultés d’obtention de visa d’études en France conduisent de nombreux Africains à s’orienter vers les États-Unis, le Canada, l’Inde, la Chine, le Brésil, etc. La percée de la Chine, de l’Inde, de la Turquie en Afrique est un facteur qui peut, si on n’en prend pas conscience dès à présent, avoir des effets négatifs sur les relations France-Afrique.

Propos recueillis par Fanny Pigeaud

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