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23 novembre 2015 1 23 /11 /novembre /2015 10:01
Chez Reijasse y'a trois portraits de Dewey
Chez Reijasse y'a trois portraits de Dewey

Jérôme Reijasse vit dans un bunker de livres, de dvd, de disques et de souvenirs. Entouré de sa femme et de son fils, il attend la Révolution.

Chez moi, à Montreuil, trois cadres en bois occupent un mur peint en rouge. Trois photos d'un enfant à l'air malicieux. Presque rouquin. Vénitien... Le cheveux ras. La chemisette à carreaux, moins grunge que soldée dans un hypermarché de banlieue. Il s'appelle Dewey.

À maintes reprises, différents amis conviés à dîner me demandent: “Mais pourquoi ce gamin en photo, trois fois en plus, si ce n'est pas le tien ? C'est n'importe quoi !”. Et de conclure en souriant, avec de la pitié dans le regard, une expression signifiant quelque chose comme “mon pauvre garçon, grandiras-tu un jour ?”. Les gens n'aiment pas quand les réponses n'existent pas ou quand elles ne comblent pas leur curiosité morbide. Ca les fige dans une éternité qu'ils refusent obstinément, ça les renvoie à ce qu'ils sont : des connards.

Je ne dis pas que mes amis sont des connards. Pas tous. Pas plus que moi en tout cas.

Les enfants sont insupportables quand ils n'existent pas. La fiction les dévore, les transforme en créatures dégueulasses, à claquer. Le môme du Sixième Sens, “I see dead people”, avec sa tronche de trisomique raté, tous les chiards du cinéma français, de Jeux Interdits aux Choristes, tous semblent militer inconsciemment pour pousser chaque adulte à préférer l'avortement à la reproduction. Ils sont détestables. Inutiles. Lourds. Cons.

Pourtant...

Un jour, en semaine, je zappe pendant que vous êtes au travail. M6. Une série américaine, que je croise, sans jamais m'arrêter, depuis plusieurs années déjà. Malcolm. L'image ne me plaît pas, on dirait du Parker Lewis qui aurait mal vieilli. Le héros, Malcolm donc, a une grosse tête. Pas hydrocéphale mais pas loin. Comme moi. Ça ne me suffit pas à lui laisser sa chance. En VF en plus. Impossible. Et puis, M6 peut-il diffuser quelque chose de valable en pleine journée ? M6 peut-il diffuser quelque chose de valable ?

Pourtant, ce jour-là, j'accepte la confrontation. Je ne sais même plus pourquoi. L'ennui, c'est le meilleur chemin pour se perdre et trouver. Le générique est brouillon, saturé, rapide et hystérique. Il donne envie. Une chanson pop punk servie par des paroles délicieusement adolescentes, avec, en guise de conclusion, “life is unfair” et un dernier roulement de batterie, alors que la caméra zoome sur la tronche de Malcolm. Pas mal. Le groupe responsable se nomme They Might Be Giants. Mais on s'en branle. Oui, ta gueule, toi le geek incollable. Je t'emmerde. Ta science de puceau américanisé jusqu'à la moelle, tes collections de pervers introverti, tes figurines de Star Wars vintage, ton Game of Thrones tout moisi, tes émotions wikipédia, tu peux te les carrer profond dans le fion. Ici, je ne veux pas expliquer Malcolm. Simplement écrire combien cette série morte il y a déjà de longues années a su flirter pendant six saisons (Sept ? M'en branle t'ai dit, geek de merde !) avec le vrai génie, celui qui consiste à transformer l'horreur en poésie absurde, en rires démentiels, en amour indiscutable. Malcolm, c'est l'histoire d'une famille de prolos qui ne s'en sort pas, qui multiplie les embrouilles, qui se déchire H24 et qui préfère crever ensemble que de collaborer avec le Mal. Toujours. Un daron (exceptionnel Bryan Cranston), une daronne (la vraie héroïne du truc, castratrice, hallucinée et aimante comme il faut) et cinq fils. Malcolm, le surdoué existentialiste, Francis, l'aîné, insoumis, voyou envoyé dans une école militaire, Reese, brute assumée, débile profond hilarant, un bébé qui débarque dans les ultimes saisons et sur qui je n'ai rien à dire et enfin Dewey, souffre-douleurs attitré, pianiste génial et clandestin, qui devient fou quand il mange trop de sucre. Chez Malcolm, on décortique à l'acide la saloperie d'un système conçu et entretenu par les Obama, Bush, Disney, blablabla. Malcolm est l'enfant revendiqué de Marié Deux Enfants, peut-être aussi des Simpsons. Sauf qu'ici, personne n'a la peau jaune... Ils sont fous, sales, méchants, imprévisibles, extrêmistes même. Ils sont ce qu'il faudrait être.

Depuis ce jour magique, j'ai vu chaque épisode plusieurs fois. Je ne peux pas m'en empêcher. Il n'y a RIEN à jeter. RIEN.

La force principale de la série réside également dans ses personnages secondaires. Craig, l'obèse loser amoureux de la mère de Malcolm, avec qui il travaille dans une supérette bien glauque, la famille Kenarban avec le fiston en fauteuil et asthmatique et meilleur pote de Malcolm, le père gras comme un porc, la mère qui finit par se tailler pour tourner des films de cul, Ida, la grand-mère nazie à la jambe artificielle, grosse fumeuse et sadique, Dabney, Lloyd et quelques autres, les têtes d'ampoule, surdoués eux aussi et rêvant un jour d'une chatte qui aurait dit oui, Edwin Spangler, le vétéran directeur-dictateur, à l'oeil crevé et au bras amputé (il finira par perdre l'autre), Otto et Gretchen, couple allemand complètement baisé de la tête qui embauche Francis dans leur ranch, la liste est longue, elle mériterait une encyclopédie (geek, quand tu auras terminé ta boîte de kleenex, tu t'y colles ?). Il faudrait aussi répertorier toutes les situations improbables, tous les choix malheureux, tous les rebondissements hallucinogènes. Le quotidien finit toujours par se brouiller et l'on entre alors dans une dimension magique où, quoiqu'il arrive, bosses, plaies ouvertes, paroles définitives, la famille de Malcolm reste droite, fière. Isolée. Un seul exemple : Malcolm et les siens découvrent un jour que leurs voisins organisent une fête de quartier depuis des années pendant qu'eux sont partis en vacances. Voilà. Les parias. Parce qu'ils ne trichent pas, parce qu'ils s'aiment mal, intensément. Parce qu'ils ne peuvent pas faire comme les autres, parce qu'ils n'ont rien. Et donc tout. Ils se plaignent en permanence, ils en chient, ils reculent dans un monde où l'accélérateur est la seule pédale sanctifiée. Jamais ils n'ont honte, jamais ils ne jalousent, jamais ils ne cèdent.

Malcolm n'est pas qu'une série comique efficace et générationnelle, brillante et décalée, à la VF impeccable (les voix originales me sont insupportables désormais). Non. Elle est d'abord et surtout un hommage à une tendresse viscérale qui a tendance à disparaître dans nos sociétés, elle est l'ennemi juré de l'obsolescence programmée, elle est l'un des derniers remparts aux salopes qui tuent à coups d'ironie. Malcolm dit une chose : l'amour n'est pas dans le pré. Il est au-delà des tranchées, là où ça défouraille et où ça saigne. Là où seule la noblesse du coeur sait résister aux balles du pragmatisme fossoyeur.

Life is unfair, bien sûr.

Quand la révolution aura tout nettoyé, Malcolm sera diffusé sur l'unique chaîne, chaque soir, à l'heure du JT, qui, lui, aura évidemment été interdit. Le week-end, Mon Oncle Charlie (Sheen) prendra le relais. Le commencement d'une ère merveilleuse.

TEXTE / JERÔME REIJASSE

PS : ci-dessous quelques vidéos permettant une meilleure appréhension du phénomène

Le générique de Malcolm tel que diffusé sur M6, là où Jérôme Reijasse l'a découvert un jour d'ennui

La chanson générique de Malcolm dans son intégralité (+lyrics)

Le 26 mai 2013, à l'occasion de la parution de son livre 7 jours loin du monde, Jérôme Reijasse était présenté par Bertrand Burgalat (en laissant dérouler la vidéo, vous découvrirez d'autres textes et interventions)

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