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  • : Le Quotidien du Gri-Gri International, premier satirique africain francophone animé par la rédaction
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12 août 2015 3 12 /08 /août /2015 09:22
#Foot / Sorciers blancs : une fable de la blanchité (#vidéo Enquêtes de foot)

SOURCE

Contretemps web présente une analyse critique de la figure médiatique du "sorcier blanc", qui caractérise les entraîneurs expatriés en Afrique. En croisant sociologie du sport et des relations ethnoraciales, elle propose d'aborder la construction « positive » de l'hégémonie et de la blanchité.

Introduction

Le 12 février, Canal + diffusait – puis rediffusait trois jours plus tard – un reportage d’Enquêtes de foot, intitulé "Le pouvoir des sorciers blancs". Ce reportage s’ouvre sur une scène de liesse collective en Guinée équatoriale, lors de la dernière Coupe d’Afrique des Nations, que le pays a organisé en urgence en janvier 20151. Le Maroc, pays organisateur initial, avait renoncé à accueillir la compétition par peur d’une propagation de l’épidémie d’Ebola. Ce renoncement avait également fait perdre au Maroc sa qualification ; en se proposant pour remplacer les organisateurs marocains, la Guinée équatoriale, dont l’équipe nationale n’était pas qualifiée, avait obtenu ce ticket vacant pour les phases finales. Commentant les images d’une foule maquillée et équipée de vuvuzelas, le reportage dépeint alors le football comme une fête populaire permettant d’oublier le quotidien, en particulier le désastre sanitaire causé par Ebola. C’est sur une figure supposément admirée et adulée par ces innombrables supporteurs que porte le reportage : le "sorcier blanc".

Les sélectionneurs Claude Leroy (à la tête de l’équipe nationale du Congo), Alain Giresse (qui dirigeait le Sénégal, mais a été limogé depuis), Hervé Renard (vainqueur de la CAN avec la Côte d’Ivoire), Michel Dussuyer (entraîneur de la Guinée) sont longuement interviewés au cours du reportage, et opposés à Florent Ibenge, le sélectionneur de la République Démocratique du Congo. Si Ibenge fait figure d’exception, dans ce reportage, c’est qu’il est le seul à ne pas être considéré comme un entraîneur "expatrié", ou encore comme un "sorcier blanc". Ibenge, pourtant, a longtemps vécu en France – il a passé la plus grande partie de sa vie à Lille. Il possède, de plus, la nationalité française en plus de la nationalité congolaise, a été formé en France, où son diplôme d’entraîneur lui a été délivré. Mais Ibenge se distingue de ses pairs en ce qu’il est phénotypiquement et socialement noir.

J’examine ici la dénomination de "sorcier blanc" dans ce qu’elle connote sportivement, conjointement à une discussion de la présence et des résultats effectifs des entraîneurs "expatriés" à la tête de sélections africaines, en comparaison aux entraîneurs locaux (ou, dans certains cas, issus d’un autre pays africain). Je les confronte aux divers contre-discours démystifiant l’expression "sorcier blanc", ainsi qu’à son histoire, plus spécifiquement dans la mesure où elle est appliquée au football, son intrication avec l’histoire coloniale et postcoloniale de l’Afrique, l’histoire coloniale et postcoloniale du sport et du football en particulier. Il apparaît alors que la genèse et les usages de l’expression "sorcier blanc" révèlent certains des contours de la blanchité, définie comme identité dominante blanche dans les relations ethno-raciales, et comme catégorie culturelle participant à la construction de cette hégémonie blanche. Dans un contexte où les relations ethno-raciales dans le football – et ailleurs – sont préférentiellement analysées par le prisme de la stigmatisation et de l’altérisation des masculinités racisées, l’étude des "sorciers blancs" montre que ces relations peuvent être abordées dans leur construction "positive" de l’hégémonie et de la blanchité. Tâchant d’enrichir la pensée de la minorisation par celle du privilège, ce travail contribue alors non seulement à la sociologie du sport comme objet spécifique, mais aussi à la sociologie du racisme et des relations ethno-raciales comme champ général.

Le fabuleux pouvoirs des "sorciers blancs"

La première partie du reportage dépeint le succès des entraîneurs "expatriés", dans leur opposition aux "locaux", et en particulier de Claude Leroy, présenté comme un "pionnier" de l’expatriation. Le reportage ne précise pas que le premier "sorcier blanc", ou plutôt le premier entraîneur expatrié à se voir qualifié de la sorte, n’aurait pas été Claude Leroy mais Philippe Omar Troussier (né Philippe Troussier, Français ayant obtenu la nationalité ivoirienne en 1990, il a pris comme deuxième prénom Omar à la suite de sa conversion à l’islam en 2006). A la tête de l’ASEC Mimosas d’Abidjan, il parvient à mener son équipe à une série de 105 matchs sans défaire, et à remporter trois fois de suite (entre 1990 et 1992) le championnat national ivoirien. C’est cette réussite miraculeuse, ajoutée à une réputation d’autorité extrême et au fait qu’il était connu pour utiliser des codes dans sa communication en match avec ses joueurs, qui lui aurait alors valu le surnom de "sorcier blanc"2".

La figure historique du "sorcier blanc"

Mais les premiers "sorciers blancs" ne sont sans doute pas entraîneurs. Si la généalogie précise de cette appellation est difficile à retracer, reste que de nombreuses traces de son utilisation dans d’autres champs que celui du football3sont évidentes. Tout d’abord, l’appellation "sorcier blanc" est utilisée dans un tout autre contexte, pour désigner des populations africaines à la peau très claire, mystérieuses, vivant dans des lieux reculés, et qui seraient détentrices de pouvoirs de sorcellerie au sens le plus strict. Victor Tissot et Constant Améro s’en font l’écho dans Les contrées mystérieuses et les peuples inconnus, publié en 18844. Mais l’expression est également utilisée à l’encontre d’Euro-Américains – c’est probablement exclusivement de la sorte qu’elle subsiste aujourd’hui. Ainsi, le journaliste Vincent Hugueux a d’abord publié en juin 2002 un dossier pourL’Express, portant sur un autre groupe de "sorciers blancs" (qu’il qualifiait lui-même comme tels) : les conseillers en communication et marketing politique monnayant leurs services, souvent douteux, auprès de leaders politiques, hauts responsables et chefs d’Etat africains. Il publie en 2007 un ouvrage intitulé Les sorciers blancs. Enquête sur les faux amis français de l’Afrique, dans lequel il se penche sur deux catégories supplémentaires de "sorciers blancs". Tout d’abord, il range sous cette appellation les journalistes et autres acteurs médiatiques spécialisés dans les questions africaines, et traitant celles-ci avec une complaisance régulière à l’égard des institutions de pouvoir, voire acceptant de se laisser corrompre par ces dernières. Ensuite, il traite des "sorciers blancs" parmi les acteurs juridiques, désignant par là des "pèlerins constitutionnels" tels que Jacques Vergès, Roland Dumas ou Edmond Jouve, experts du droit délivrant leurs conseils aux chefs d’Etat africains désireux de prolonger leur mandat. Outre ces domaines très liés à l’action politique et politicienne, l’expression "sorcier blanc" apparaît également employée dans un champ plus technique. Joseph Tonda note ainsi que les technologies américano-européennes et leurs produits – voitures, avions, appareils électroménagers… – "traduisent la nature extraordinaire de leur producteur, le "Blanc". Elles participeraient ainsi à construire le mythe d’un "génie sorcier" des Blancs. Si l’appellation est peut-être d’origine indigène, reste que les coloniaux s’en saisissent volontiers. Paris Soir rapporte ainsi, en 19235, comment l’escadre Vuillemin est accueillie à Banghi : "L’arrivée des "Sorciers blancs" au cœur de l’Afrique avait d’ailleurs provoqué une véritable révolution parmi les indigènes qui, pour la plupart, ne savait pas ce qu’était une "machine volante"."

Au total, la figure du "sorcier blanc" recouvre des domaines hétéroclites tout en cristallisant des traits spécifiques : en particulier, ceux du détenteur-expert d’un savoir supérieur, voire transcendant, exotique et inexplicable. Ce détenteur et praticien de pouvoirs fabuleux est le plus souvent colonialement situé : il est l’explorateur à l’avant-garde de la conquête coloniale, le conseiller, le communicant, ou encore le metteur en scène du pouvoir local, par là acteur clef du passage du colonialisme au postcolonialisme. La figure du "sorcier blanc" charrie des connotations essentielles quant à sa position de pouvoir au sein des relations coloniales. En cela, il est frappant de la voir circuler de champs très politisés à un champ qui l’est a priori moins, le football. Cette circulation sémantique engage alors à analyser le football postcolonial comme un espace non pas exceptionnel, mais bien comme un espace social. Plus encore, elle nous engage à ne pas simplement appréhender le football comme une caisse de résonance de rapports sociaux qui se joueraient dans d’autres champs – comme ceux de l’expertise politique, où la matérialité des relations postcoloniales transparaît de façon évidente –, mais comme un espace où ces rapports sont aussi produits et reproduits.

Les "sorciers blancs" dans le football postcolonial

La figure dite initiale du "sorcier blanc" en football, celle de Troussier, comporte nombre de similarités avec celle de Leroy, ancien joueur de Ligue 1 reconverti entraîneur depuis 1980. Il entraîne d’abord les modestes équipes d’Amiens (CFA) et de Grenoble (D2). Il effectue sa première pige à l’étranger dans le club d’Al Shabab Dubaï en 1985, mais quitte très vite les Emirats Arabes Unis pour mener l’essentiel de sa carrière sur le continent africain. Il y entraînera les sélections du Cameroun, du Sénégal, de la RD Congo, du Congo, et du Ghana. Cette carrière "africaine" sera simplement entrecoupée de quelques expériences en Malaisie, en Chine, à Oman, en Syrie, et d’une seule expérience d’entraîneur en France, entre 1999 et 2000 à la tête du RC Strasbourg6. Il revient sur le continent africain en 2004, prenant la tête de la sélection nationale de la RD Congo. Il est sélectionneur de l’équipe du Congo depuis décembre 2013.

Claude Leroy voit chantées ses louanges dans le reportage : il apporterait à ses joueurs de la "rigueur" 7" et la "discipline du haut niveau". Il jouirait, "depuis 30 ans (…) d’une popularité sans égale sur le continent, de celles qui ouvrent toutes les portes. D’ailleurs ne lui prête-t-on pas le pouvoir de faire et défaire des sélections." Le reportage décrit en effet une aura telle que Leroy serait le conseiller de plusieurs sélections en même temps. Il serait aussi celui qui aurait placé d’autres entraîneurs "expatriés" à la tête de différentes sélections : Hervé Renard explique ainsi avoir été recruté par la Zambie sur la recommandation de Leroy, alors que Giresse le dépeint comme leur "phare", dans une métaphore exploratoire évidente, c’est-à-dire comme cet éclaireur d’avant-garde balisant un sentier, des terres inconnues – le football africain postcolonial.

Lesdits "sorciers blancs" semblent à présent très recherchés. Treize des seize équipes de la dernière Coupe d’Afrique des Nations (2015) étaient dirigées par des entraîneurs étrangers, souvent européens, souvent français. Le Congolais Florent Ibenge, le Sud-Africain Ephraim Mashaba et le Zambien Honour Janza étaient les seuls à posséder la même nationalité que l’équipe qu’ils entraînaient. Parmi les treize étrangers, on trouvait six Français, deux Portugais, deux Belges, un Allemand, un Argentin et un Israélien. Chez les cinq équipes du continent africain qualifiées aux phases finales de la Coupe du Monde 2014, deux entraîneurs étaient de la même nationalité que leur sélection : le Nigérian Stephen Keshi, et le Ghanéen James Kwesi Appiah. Parmi les trois autres sélectionneurs, on trouvait un Allemand, un Franco-Tunisien (à la tête de la Côte d’Ivoire), et un Franco-Bosnien. A l’entame de la CAN 2013, sept entraîneurs sur seize étaient africains. Cette régularité de marginalisation des locaux à la tête de leur propre sélection nationale est ancienne. Ainsi, de 1970 à 2014, les sélections africaines en phases finales de Coupe du Monde ont été entraînées par vingt-et-un "expatriés", contre dix nationaux.

Des pouvoirs fabuleux : la fable des performances des "sorciers blancs"

La forte présence d’entraîneurs européens dans le football africain ne saurait s’expliquer uniquement par l’embryonnaire réseau éclairé par le "phare" Leroy. Refusant de prendre le terme de "sorcier" au sens propre, le reportage de Canal + s’engage à trouver les raisons de cette expression et du succès des "expatriés". Dans sa première partie, donnant la voix aux "expatriés" eux-mêmes et à la façon dont ils rationalisent leur propre condition, le reportage soutient la thèse d’un avantage positionnel de ceux-ci relativement aux entraîneurs "locaux". Cette thèse est avancée tout en dressant le tableau du caractère politique du football africain. Dans un sport en proie aux ingérences profanes, les "expatriés" pourraient plus facilement tenir tête aux politiques. Dans une analogie assez curieuse, Leroy affirme qu’il n’a, à la différence d’un local, "pas peur d’être mis dans un avion pour la France" : les pressions politiques auraient ainsi moins de poids sur lui. Partant du postulat d’une meilleure réussite sportive des "sorciers blancs", Leroy complète l’exposé de ces raisons structurales de leur forte présence par une anecdote : son équipe aurait compté une prépondérance de joueurs appartenant à l’ethnie bassa. La rumeur qui avait alors couru était pour Leroy un moindre mal : elle le disait fiancé secrètement à une femme bassa. Tout en se défendant de tout favoritisme, Leroy estime que son statut de Français blanc l’aurait préservé du pire : si lui-même avait été bassa, il aurait été confronté "à plein de problèmes". Son ethnicité de Français blanc, extraite des rivalités ethniques locales, lui permettrait ainsi d’acquérir un droit relatif au favoritisme. Tout du moins, elle lui aurait permis de faire face à la suspicion de favoritisme – puisque c’est bien à un supposé favoritisme que la rumeur de fiançailles se voulait une explication –, sans que celui-ci ne soit aussi problématique que s’il était exercé par un membre de l’ethnie concernée, à son propre profit. En somme, sa francité et sa blanchité rendaient ses choix sportifs plus difficilement contestables que ceux d’un entraîneur local. De fait, l’avantage stratégique que décrit Leroy résonne avec la structure des technologies de pouvoir coloniales : la position surplombante du colon, au-dessus de la mêlée ethnique – dont il est par ailleurs largement à l’origine –, est l’un des rouages de l’ingénierie colonialiste. Leroy poursuit, plus loin dans le reportage, expliquant militer pour que la Confédération Africaine de Football (CAF) garantisse l’indépendance des entraîneurs en imposant des contrats aux fédérations nationales. Il s’agirait alors de lutter contre les ingérences politiques auxquels seraient particulièrement exposés les entraîneurs locaux, telles que celle qui consiste à appeler en entraîneur en plein match depuis les tribunes, pour exiger qu’il remplace tel ou tel joueur. Cette indépendance sportive, si elle permettait de meilleurs résultats en compétition, pourrait alors également expliquer les différences de salaire entre entraîneurs "expatriés" et "locaux" – le reportage avance le chiffre de 50 000€ mensuels pour un entraîneur européen, alors que Florent Ibenge déclare toucher 18 000€.

Toutefois, les raisons invoquées, tenant à une meilleure résistance aux ingérences politiques et donc à une meilleure performance sportive, ne semblent pas convaincantes : rien n’indique, en effet, que les entraîneurs "expatriés" soient plus victorieux que les locaux. Les statistiques témoignent même du contraire : en comptant la dernière victoire de la Côte d’Ivoire, entraînée par Hervé Renard, le nombre de victoires de sélections entraînées par des "expatriés" atteint douze, contre quatorze pour les entraîneurs locaux. Les récentes éditions de la CAN ont ainsi vu le triomphe des Egyptiens Mahmoud El-Gohary (1998) et Hassan Shehata (2006, 2008, 2010), du Sud-Africain Clive Barker (1996) et du Nigérian Stephen Keshi (2013).

Les trajectoires individuelles démontrent elles aussi que le prestige des "expatriés" ne s’explique pas systématiquement par des performances sportives supérieures : dans l’histoire du football africain, on trouve plusieurs cas d’entraîneurs africains ayant assuré la direction d’une sélection nationale – avec succès – au cours de phases éliminatoires, pour être remplacés par des "expatriés" lors des phases finales. Ainsi, en 2006, Stephen Keshi parvient à qualifier le Togo à la Coupe du Monde. On considère alors que cette qualification tient de l’exploit sportif : Stephen Keshi n’avait à sa disposition que peu de joueurs de très haut niveau, outre le très renommé Emmanuel Adébayor. Il ne jouera pourtant pas les phases finales du mondial à la tête des Eperviers : il est remplacé d’autorité par l’Allemand Otto Pfister. De la même manière, en 2010, la supposément modeste équipe nigérienne parvient à se qualifier pour les phases finales de la CAN, sous la houlette du local Harouna Doula. Sa fédération décide toutefois de le remercier et de faire appel au Français Roland Courbis pour jouer les phases finales… lors desquelles le Niger perd ses trois matchs.

Enfin, sur l’ensemble de ses matchs en tant qu’entraîneur, les talents de Troussier ne semblent pas vraiment relever de la sorcellerie : il atteint tout juste 35% de victoires au cours de sa carrière (la période avec l’ASEC Mimosas n’est toutefois pas comptabilisée)8. De la même manière, le CV fourni de Leroy coïncide avec des statistiques plutôt moyennes : il remporte 41% de ses matchs au cours de toute sa carrière d’entraîneur9. Les pouvoirs des "sorciers blancs" semblent donc relever de la fable.

Africanisme et antiracisme comme contre-discours à une fable raciale

Un contre-discours, que le reportage de Canal + présente comme "africaniste", met précisément en avant cette moindre efficacité des techniciens européens. Constant Omari, président de la FECOFA (Fédération Congolaise de Football Association) et "africaniste convaincu" d’après les réalisateurs du reportage, défend ainsi l’emploi d’entraîneurs locaux en mobilisant un discours à la fois politique, culturel et sportif sur la forme vers laquelle le football africain doit tendre. Justifiant le choix d’Ibenge à la tête de la sélection nationale, il explique avoir "senti que le football africain commençait à perdre son originalité en s’occidentalisant", et prône donc un retour au "football original africain", c'est-à-dire un football enthousiaste et créatif". Le choix de s’en remettre à un entraîneur "local", défini par son africanité et sa négritude, s’inscrit dans une conscience oppositionnelle à "l’Occident" et dans une perspective de reconstruction africaine. En ce sens, Donacien Tshimanga, vice-président de la FECOFA, oppose Claude Leroy, "l’ami", à Florent Ibengue, "le frère". Le reportage montre d’ailleurs ce dernier abandonnant le français au cours d’un discours de motivation adressé à ses joueurs, pour poursuivre en lingala… alors même que la maîtrise langue française est un autre des arguments avancés par les entraîneurs français pour expliquer leur recrutement (Giresse explique ainsi avoir été recruté pour sa francophonie). De plus, la mobilisation de "l’africanité", exprimée culturellement et jusque dans l’appréhension et la pratique tactique du football, met à mal la construction d’une authenticité africaine revendiquée par certains entraîneurs expatriés. Claure Leroy, par exemple, expliquait oublier sa blanchité, et n’être rappelé à elle que par le regard extérieur d’autres Européens : "C’est quelques fois le regard des Européens, quand je suis avec un groupe, qui me fait prendre conscience que je suis la seule petite tache blanche avec trente blacks."

Le discours d’oubli, voire d’abandon, de la blanchité, s’insère dans une revendication de la condition de sélectionneur "expatrié" comme vocation. Ce discours doit être confronté à une réalité du marché de l’emploi des entraîneurs et de sa structuration : les postes à la tête des sélections africaines ne sont pas particulièrement prisés par les entraîneurs eux-mêmes, voire frappés d’un certain stigmate. Dussuyer avoue ainsi que son arrivée en Guinée en 2002, puis au Bénin en 2008 après un bref passage à la tête de l’AS Cannes, était contrainte : il ne voulait pas "être enfermé dans le schéma d’un entraîneur africain", mais n’est pas parvenu à trouver du travail en France.

Dès lors, d’où viennent les "sorciers blancs", pourquoi sont-ils si nombreux et plus recherchés que les entraîneurs "locaux" ? Au cours du reportage, Florent Ibenge fait état de stéréotypes affectant les entraîneurs locaux auprès de leurs propres fédérations, les obligeant à refaire leurs preuves constamment. Sans s’engager aussi explicitement dans un africanisme sportif, culturel et politique, il avance un contre-discours antiraciste : à performances sportives égales, les entraîneurs "locaux", c'est-à-dire, comme on le verra, les entraîneurs noirs, souffrent de l’assignation de stéréotypes qui nuisent à leur légitimité et à leur reconnaissance. Si les "pouvoirs" des sorciers blancs sont l’objet d’une fable, les ressorts de la fable, partie prenante de l’inexplicable présence de ces entraîneurs à la tête des équipes africaines et leur réputation triomphante, sont en outre directement raciaux.

Ibenge relate ainsi avoir été vertement critiqué lors de sa prise de fonctions, pour son manque d’expérience : "Mais on aurait pas dit ça à … comment… à Hervé Renard. On a pas dit ça à Claude Leroy quand il est venu avec le Cameroun gagner sa première CAN." Dans une interview accordée pendant la CAN 2015 à France 24, Ibenge rend limpide la base raciale, et non strictement nationale, de ces stéréotypes : "le sorcier blanc il a un peu plus de facilités que, on va dire, le médecin noir". Deux types (contre-)discursifs coexistent donc : un discours africaniste revendiquant une plus-value culturelle et sportive africaine, caractérisée par l’enthousiasme et la création, et un discours antiraciste très rationaliste, qui retourne les termes de la "raison" colonialiste, "civilisatrice", en opposant au "sorcier" le "médecin".

La fable du "sorcier blanc" dans la longue histoire coloniale et raciale du football

Ces contre-discours mettent en évidence la constitution raciale de la figure du "sorcier blanc", où s’intriquent étroitement nationalité et position migratoire. Ainsi, dans le reportage de Canal +, Youssouf Mulumbu, capitaine de la sélection de la RD Congo, connaît une hésitation révélatrice. Soutenant le choix d’un entraîneur dit "local", il déclare : "On a souvent l’idée de donner le poste à un entraîneur expatrié… On va dire à un entraîneur étranger." Cette hésitation rappelle qu’Ibenge, qui a résidé en France pendant la majeure partie de sa vie, pourrait lui-même être techniquement considéré comme un "expatrié"… comme pourrait l’être également Youssouf Mulumbu lui-même, binational franco-congolais résidant en Angleterre. Si l’étiquette d’"expatrié" ne fonctionne que dans un sens, c’est que celle-ci, tout comme celle de "sorcier blanc" à laquelle elle est accolée, recèle un sous-entendu racial construit par une longue histoire coloniale et maintenu par la configuration contemporaine des relations postcoloniales.

Dans son étude des représentations des joueurs de football africains, Claude Boli (2010) s’est intéressé aux voyages des entraîneurs français sur le continent africain. Ainsi les services coloniaux chargés de l’enseignement de la jeunesse et des sports font-ils appel à Joseph Mercier, entraîneur du Stade français, pour promouvoir le football au Togo. Boli analyse le regard paternaliste de l’entraîneur, à partir des notes qu’il fait paraître dans France Football, par exemple lorsqu’il décrit la réception de ses enseignements tactiques : "Les causeries et séances d’applications sur l’occupation du terrain ont révélé aux joueurs et dirigeants togolais des principes qu’ils ignoraient, mais ces lois simples et néanmoins importantes du football moderne les ont énormément intéressés" (in Boli, 2010 ; France football, 8 juin 1954, n°429). Les récits de voyage d’entraîneur français dans les territoires coloniaux africains sont publiés aussi à l’occasion des confrontations entre l’équipe de France et les sélections locales, notamment lors de la tournée organisée pour fêter le dixième anniversaire de la ligue d’Afrique-Occidentale française. Boli commente :

Comme lors du voyage de Joseph Mercier au Togo, la rédaction de France football livre le récit de voyage de l’entraîneur Georges Boulogne. De minutieux détails exposent les conditions de voyage (avec une fierté de l’aviation, le Super Constellation d’Air France). L’encadrement chargé du sport est majoritairement français, à l’exception du président de la ligue d’AOF, un fonctionnaire du Sénégal. À la fin du récit, l’entraîneur dresse un bilan de ce qui reste à faire. Le constat ne sort guère des sentiers de la perception coloniale, et évoque un état de retard à combler. Le joueur correspond exactement à cette situation. Boulogne écrit : “Le jeune noir est un joueur paradoxal promis à un bel avenir” et ajoute en parlant du style : “Son jeu révèle davantage de l’esprit de cirque que celui du football. Il n’a pas encore accédé à l’échelon sport." (Boli, 2010 ; France football, 26 juin 1956, n° 536 ; France football, 3 juillet 1956, n° 537 ; France football, 17 juillet 1956, n° 539).

France Football évoque aussi dans plusieurs articles le Nîmois Paul Gevaudan, le Montpelliérain Guy Fabre, l’Autrichien Ignace Tax, qui entraînent respectivement l’Africa, l’ASEC et le Stade, les trois plus grands clubs de la capitale ivoirienne (Boli, 2010 ; France football, 20 septembre 1960, n°758). Gévaudan est d’ailleurs nommé sélectionneur de la sélection ivoirienne en 1968, pour la CAN. Lucien Jasseron, ancien international français, est également interviewé au sujet des fonctions qu’il occupe au Mali.

Mon titre exact est ‘conseiller pédagogique et technique itinérant pour l’Afrique de l’Ouest’ au titre du ministère de la Coopération. Ma vocation principale est de former des cadres pour le football dans cette partie de l’Afrique, avec lieu de résidence à Bamako. Je dirige des stages d’entraîneurs à Gao, Ségou, Mopti, Tombouctou, Sikasso, Kayes. Je participe aussi aux travaux techniques de la fédération malienne et je me mets techniquement à la disposition des clubs participant à la Coupe d’Afrique des champions. (in Boli, 2010 ; France football, 10 février 1976, n°1 557)

Boli conclut, rapprochant la figure de l’entraîneur de celle du missionnaire : "Le football prolonge en quelque sorte la mission civilisatrice. L’entraîneur joue le rôle de guide." Il ressort également des travaux de Boli que le paternalisme du "technicien", de l’expert, est construit en relation aux stéréotypes de nonchalance et d’arriération tactique des joueurs africains. Le rôle des entraîneurs français est d’optimiser les qualités physiques naturelles, "félines", des joueurs – Boli relève que ceux-ci sont souvent comparés à des panthères, guépards, antilopes ou encore gazelles –, en leur apprenant la discipline, la rigueur, et la science du jeu.

Cette blanchité de l’entraîneur, et la manière dont elle se construit de façon relationnelle à l’altérisation de certains joueurs, a été relativement délaissée des travaux récents sur la constitution raciale du football masculin. Beaud (2011) a ainsi étudié les récents fiascos de la sélection nationale masculine et de ses membres en mettant particulièrement en lumière les ressorts de la stigmatisation raciale. Il ne s’agit pas de prétendre que cette approche par la stigmatisation est caduque, au contraire. La grève des Bleus à Knysna lors du Mondial de 2010, l’affaire "Zahia", la polémique autour du peu d’application à chanter l’hymne national qu’il leur était reproché de démontrer lors des rencontres officielles, les insultes adressées par Samir Nasri à des journalistes, et jusqu’à la "quenelle" effectuée en plein match, le 28 décembre 2013, avec son club de West Bromwich par Nicolas Anelka – l’un des acteurs clef du conflit de Knysna –, ont fracturé le consensus post-colonial "Black, Blanc, Beur" à laquelle la victorieuse et bien-aimée "génération 98" avait été associée. D’avant-garde de l’unité républicaine, de parangon de la réconciliation postcoloniale et de l’invisibilité de la "race" dans le creuset de la nation, l’équipe de France est devenue l’un des fronts les plus brûlants de la racialisation, et de la mise en avant de l’inassimilabilité de la "génération des banlieues" (Beaud, 2011) au projet national. Le discours médiatique d’inassimilabilité se double de l’engagement intrinsèque de discours racialisés dans le football per se, comme pratique, lesquels peuvent également être décrits comme des instances d’altérisation : des discours sur les corps – celui du sens commun appréhendant les performances et l’anatomie des joueurs, celui de l’anthropométrie utilisée par l’encadrement sportif pour la détection de futurs talents et la surveillance de la santé des joueurs –, des discours sur la discipline, la force morale, l’habileté technique ou sur l’intelligence tactique (Damont et Pégard, à paraître). Ces discours sont racialisés, sous diverses formes et à des degrés divers : par métaphore, image lexicale semi-consciente ("caïd"), ou par des représentations essentialisantes (par exemple, sur les capacités athlétiques des Noirs, "plus physiques", comme le relèvent Damont et Pégard) que leurs auteurs justifient en invoquant une forme de pragmatisme et une constatation générale vaguement statistique (lors de la polémique à propos des joueurs binationaux dans les structures de formation françaises, Fassin, 2011a, 2011b). Ces discours voient d’ailleurs leur importance politique et sociale redoublée par la place centrale que tient le football dans la construction d’une fierté nationale (Beaud, 2011) : le football est ainsi l’un des théâtres du jeu contemporain entre race et nation, ou de la racialisation de l’identité nationale.

Le propos de ce travail, toutefois, est d’avancer qu’altérisation, minorisation, stigmatisation, sont des concepts nécessaires mais pas suffisants pour rendre compte de la racialisation du football. Le football met en mot, produit en actes, la blanchité dans une racialisation relationnelle. Ainsi les discours d’altérisation peuvent être retournés pour être appréhendés comme des productions de l’hégémonie blanche. La blanchité comme catégorie culturelle habite en effet tout discours altérisant, tel le "désespoir" de Laurent Blanc se désolant du manque de culture française, de joueurs vifs et intelligents diamétralement opposés aux "Blacks" de gabarit puissant (Fassin, 2011a, 2011b). Le cas des "sorciers blancs" montre que ces discours s’accompagnent d’une répartition qualitative des rôles selon des logiques raciales. Au-delà du cas des entraîneurs "expatriés", cette division qualitative des tâches dans le football comme champ structuré peut probablement être étendue : les exécutants de terrain, c'est-à-dire les joueurs, sont bien moins souvent blancs que les décideurs de tribune et de couloir, c'est-à-dire les entraîneurs, présidents, directeurs techniques, agents... Ainsi, Antoine Kombouaré était, lors de la diffusion du reportage de Canal +, le seul entraîneur noir dans la Ligue 1 française.

Conclusion

L’expression de "sorcier blanc" est construite pour être mystérieuse. Le mystère, toutefois, ne se loge pas là où on l’attend. Il s’agit en effet moins de résoudre l’énigme d’un incroyable succès sportif, lequel tiendrait de la sorcellerie, que d’expliquer la prépondérance des entraîneurs étrangers et blancs à la tête des sélections africaines, et ce en dépit de performances sportives médiocres, voire régulièrement inférieures à celles des entraîneurs "locaux". Déplacé de la sorte, le mystère tient alors beaucoup plus de la blanchité que de la sorcellerie. Si la blanchité est ce que la mise en scène d’une "sorcellerie" cache, alors la fable des "sorciers blancs" constitue une mise en récit, et par suite une structuration, de la racialisation. En effet, l’expression de "sorcier blanc" fait suite à une longue histoire de structuration coloniale du football comme champ, dans ses dimensions discursives comme dans la répartition qualitative des tâches qu’il suppose. Elle se déploie, par ailleurs, en parallèle à la racialisation particulièrement explicite du football français depuis la crise dont la grève de Knysna a été présentée comme l’apogée. Il apparaît par là que la racialisation procède non pas uniquement par constitution négative et assignation à des identités raciales subalternes, mais aussi par la narration de la domination dans ses ressorts les plus "positifs". De façon remarquable, la fable des "sorciers blancs" est l’objet d’une mise en scène à double fond : si tout suggère que la catégorie "sorcier blanc" est prioritairement mobilisée par des non-blancs admiratifs et irrationnels (produisant au passage son lot de représentations altérisantes visant ces derniers), les instances de son usage examinées ici montrent bien plutôt une appropriation par les sujets blancs eux-mêmes, en dépit de contre-discours africaniste et antiraciste. Tout en faisant croire qu’ils n’en sont pas les auteurs, les sujets blancs semblent les premiers acteurs de la circulation du mythe des "sorciers blancs", comme s’ils se narraient à eux-mêmes la fable de leur propre blanchité.

Bibliographie

Beaud, Stéphane. 2011. Traîtres à la nation ? Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud. Paris: La Découverte.

Boli, Claude. 2010. “La perception des joueurs africains en France.” Hommes et migrations. Revue française de référence sur les dynamiques migratoires, no. 1285 (May): 124–32.

Damont, Nicolas, et Olivier Pégard. " Le centre de formation au métier de footballeur : un atelier de fabrication d’un masculin "racialisé" ?"A paraître.

Fassin, Eric. 2011a. "Les mots dont souffre le football français". Mediapart, en ligne.

________. 2011b. "Football; un racisme sans racistes ?. Mediapart, en ligne.

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Published by Gri-Gri International - dans Sports Politique Economie
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Alen JAN 31/07/2015 22:03

Je suis persuadé que si ces messieurs avaient été en mesure de faire gagner une coupe du monde, leur pays d'origine les auraient gardės

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