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  • : Le Quotidien du Gri-Gri International, premier satirique africain francophone animé par la rédaction
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20 février 2015 5 20 /02 /février /2015 09:06
#AmericanSniper / Des éléphants et des souris, par Jérôme Reijasse (#UnFrançais #Eastwood #SeptJoursLoinDuMonde)

En attendant qu'il ait trouvé un titre de rubrique aussi performant que 7 jours loin du monde, les lettres d'amour amères de Jérôme Reijasse, destinées à ce qu'il reste d'humain, d'innocent et de non dérisoire en chacun d'entre nous, seront classées dans 7 jours...

Tu te lèves. Aujourd'hui, tu ne dois pas travailler. Victoire de fourmi mais victoire tout de même. Tu ne danses pas pour autant au réveil. Il va falloir vivre. Le soleil brille à l'imparfait. Le ciel est bleu comme sur les cartes postales trop colorées que tes grands-parents t'envoyaient de Collioure. Il fait froid. Quand tu te penches pour ouvrir les volets, tu te rêves à New York. Cette rue qui descend sans prévenir, cet horizon qui t'aspire, ces quelques immeubles en briques, ces trois tags perdus. Tu te dis, et ça te fait sourire comme un connard, qu'aujourd'hui, tu vas sortir, tu vas aller voir les autres, observer leurs manières, les frôler, les slalomer. Oui, tu y vas. Clope. Mails. Yahoo. Shit & shower. Dehors. Tu n'as envie de rien, c'est triste et c'est ta force, tu ne veux pas acheter quelque chose, tu ne veux pas parler.

American Sniper.

Voilà ce qu'est un fils de pute. C'est toi. Tu as peur du monde et plutôt que de le l'affronter, tu préfères l'ignorer, arrogance brindille, qui cassera à la première neige. Résultat : tu te retrouves à 14h25 encerclé par une foule dans une salle gigantesque (sold out, des gens assis dans les travées, deux debout à l'entrée !), les lumières éteintes, l'ultime connasse qui, générique lancé, te casse les couilles pour venir occuper cette petite place que tu avais réussi à sauvegarder suite à quelques mensonges que tu préfèreras ne pas dévoiler ici. Blouson sur les genoux, coudes à coudes. Asphyxie. Et là, tu percutes: “Putain, c'est mercredi, mais quel con !”

Trop tard. Ca t'apprendra.

Ca commence comme ça : va-t-il devoir tuer cet enfant pour sauver les siens ? Est-ce l'Amérique (comprendre l'Occident) qui va appuyer sur cette gâchette ou seulement un homme et sa conscience?

L'image tape, Clint bien raide, jusqu'à la mort (proche on imagine). Il suit un homme. Il l'a choisi. Pas nous. Lui. Le néo barbu de la comédie surestimée dont tu oublies toujours le titre. Celle avec un tigre, un gros et Mike Tyson. Vous voyez. Vous vous êtes même sûrement infligé les suites, comme ça, pour voir. Il est massif, Texan, viril, protecteur, chasseur (comme Papa) et cow boy, dérouilleur d'adultère, fidèle, un peu neuneu, biceps et bon esprit. Tu es avec lui. Il joue bien. Même quand il décide, sans un mot, de partir en guerre un certain 11 septembre, le regard comme déchiré par les images de sa télévision en train de zoomer sur les avions. Il devient un Navy Seals. Le top du soldat. Tu ne te souviendras ni de Téhéran ni du film avec Sir Charlie Sheen pour ne pas te gâcher ton plaisir. Un bon Texan. Il est patriote. Il va se faire enfler par la violence et la guerre fera de lui un homme brisé. Traumatisé ! Classique. Tu le suis. Et puis c'est Clint. À part son truc sur l'ovalie et l'autoroute de Madison, tu as pris jusque là. Même ceux avec le singe. Comme Besson, Guitry, tu avais décidé que Clint aurait un laissez-passer permanent, éternel. Tu avais accepté ce deal avec toi-même. Il t'avait beaucoup donné. Tu savais que tu serais parfois déçu et tu ne doutais pas d'avoir déçu trop souvent. Et tu étais chez toi. Quoi qu'ils fassent. Patrick, Sacha et...

Clint.

Allez sur Wikipédia, ça déborde. Toi, tu ne peux pas, c'est trop gros, Clint, y'a trop, y'a presque tout !

Un menhir avec des santiags.

Le héros est donc sur le terrain. Irak. Section sniper. 160 muslims au compteur. Recordman. Il alterne opérations orientales et retour au bercail. Clint aussi. Tu vois sa vie se compliquer et tu n'es pas surpris. C'est toujours la même histoire. Bob, Christopher walken et ses camarades n'avaient-il pas tout montré là-dessus chez Cimino ? Bref. Clint fait du Clint, il peint son Amérique, conservatrice et honorable, dure et fière, patriote et sincère, bête, sauvage et présomptueuse par refus de grandir, ne comptant que sur elle même, quitte à accepter certains sacrifices, pour elle et surtout les autres. Cette propagande vaut toutes les autres. Évidemment.

Tu es au cinéma.

Clint ne fait pas du BFM ou du Valls ou du Joffrin ou du Zemmour. Il ne communique pas. Il pleure sa virilité, le beau gosse, l'énergie, ses enfants, son pays. Sa vie. Et il est toujours digne. Debout. Et il s'en branle de toute façon de ce que tu peux bien en penser, tu te l'avoues et tu en souris. Clint n'est pas en campagne ni aux ordres, il écrit désormais ses mémoires. Ça te rassurerait presque comme cet oncle anti républicain, qui, quand tu étais enfant, était le seul à te rassurer, à te faire rire, alors que tous tes proches l'évitaient. Un Jurassic sans le Park, Clint. Il mord encore, ridé de partout. La guerre est filmée formidablement, tu es dedans, ah ah ah, ça va chier, hey ho, let's go! Et elle est très présente, beaucoup plus que ce que tu osais même espérer dans cette file d'attente de merde il y a environ une heure et vingt minutes. Tu craignais la bluette psychologique foirée avec quelques flashs guerriers, tu te l'avoues maintenant que c'est fini. Et tout fonctionne, tout passe. Les tous derniers plans, images d'archive du cortège funéraire du vrai sniper, mort il y a quelques années, t'emmerdent, tu aurais préféré que tout s'arrête quand il referme la porte et qu'on comprend qu'il ne reviendra plus chez lui. Qu'il va mourir. Alors, tu as pensé à ton fils. Tu as eu envie de le serrer fort. Il est bon, Clint, là-dessus. Générique de fin de Gran Torino, tu avais caché tes larmes et elles ne pouvaient pas s'arrêter. Un violoniste du nerf. Sur toi, ça marche. Et ça a marché combien de fois ? Tu ne peux plus compter. Et tu regardes ces corbillards, ces gens sur les ponts avec leurs drapeaux, ces larmes, ces têtes affligées ou affligeantes, toujours revanchardes. L'Amérique. Ce n'est plus pour toi.

C'est à ce moment que Clint nous salue et se retourne uniquement vers ses compatriotes. Arcady, c'est le ratio exactement inverse, quand on y pense.

Tu lui en veux, un peu. Tu lui en veux un peu. Pas longtemps. Les 133 minutes ont coulé, ton dos ne t'insulte pas, tes genoux non plus. Tu as connu pire. Tu as vu Interstellar et tu maudis encore cette salope d'usurpateur de Nolan.

As-tu jamais maudit Clint ?

“Oui mais Clint, là, tu vois, les Arabes, c'est que des terroristes, des traîtres, des collabos, des gens qui sacrifient leurs propres enfants ou des sadiques à la perçeuse ! C'est du racisme, non ?”

L'autochtone y est certes rudimentaire, obséquieux ou fuyant, souvent fourbe, parfois donc même dégueulasse, surtout invisible et (ou) victime figurante. Il est bien sûr possible de filmer les hommes derrière leurs combats, leurs idées, leurs croyances, leurs aveuglements, de tenter d'effacer les caricatures, les camps pour entrer enfin dans la vérité d'une âme. Clint a souvent eu ce truc-là. Moins une finesse de regard qu'un clin d'oeil disant : “Mesdames, Messieurs, je ne suis pas dupe“. Tu l'aimes pour ça aussi. Ces deux films sur la guerre du Pacifique racontaient d'abord des hommes. Les fourmis de l'Histoire. Là, moins. Il y a des éléphants et des souris.

Qu'aurait-il fallu ? Que Clint fasse un film de l'autre côté ? Avec, pourquoi pas Jane Fonda. Et qu'il jubile en filmant des dizaines de Marines déchiquetés par la mitraille ? Qu'il imagine une histoire d'amitié entre un GI et un garagiste local résistant et qu'à la fin, les deux jettent leurs armes dans le désert avant de se marier dans une église de San Fransisco, en chantant un tube de Zaz ? Clint est peut-être réactionnaire mais il n'est pas masochiste. Il laisse la culpabilité et les jugements définitifs aux Européens. Autant reprocher à Capa d'avoir préféré aux bunkers allemands sur les plages normandes les barges yankee le matin du 6 juin.

Et que nous montrent les Américains dans ce même film ? Sont-ils plus honorables ? Plus normaux ? Moins dangereux ? Meilleurs ? Ils sont des ombres, qui ne courent pas d'un immeuble détruit à un autre entre deux explosions, qui se contentent de sombrer chez eux ou à l'autre bout du monde, seul(s) au milieu des leurs. Aide toi et... Ils ne font pas envie. Ils errent, ils flottent dans des vies aussi fades qu'un épisode de Walker Texas Ranger. Et les hommes vont à la guerre comme ils vont à la chasse, pour fuir leurs responsabilités, leurs femmes jolies mais cannibales, pour prolonger l'insouciance. Ce patriotisme eastwoodien est l'ultime voile qui dissimule la fin des choses. Le libéralisme a tout bouffé, Clint n'est pas dupe. Il nous dit que c'est par atavisme, par instinct de survie, par honneur également qu'ils partent éradiquer. Il n'est pas dupe. Il filme encore la camaraderie. La pudeur des sentiments. Le rien qui devient tout. Tu te dis, à un moment, qu'en mettant Will Ferrell à la place du beau gosse, American Sniper devient un film presque vertigineux. Tu ricanes, tu es con et tu ricanes encore.

Fin (depuis quand le mot fin n'apparaît plus à la...fin ? Toutes ces petites choses qui s'en vont et qui finissent par te manquer cruellement). Tu regardes furtivement ta voisine, la pénible croisée plus haut. Elle est plutôt jolie. C'est idiot, ça te suffit pour accepter que Clint, sans se forcer, reste un artisan malin, fréquentable.

Clint filme ce qu'il pense. C'est toujours mieux que de filmer sans penser en espérant ne choquer personne. Il s'en fout Clint. Il dit ce qu'il veut. À son âge, que craint-il ? Caroline Fourest ? Obama ? Hollywood ? Les sondages ? Le sida ? Le dernier film de Goupil ?

Tu penses à Roland Dumas et tu te dis que la vieillesse aura finalement peut-être du bon.

Passée une certaine heure, il n'y a plus que la liberté.

Et la mort.

Demain, toi, tu travailles.

Toi, tu creuses.

TEXTE / JERÔME REIJASSE

BONUS : ci-dessous la playlist de Jérôme Reijasse, constituée des lectures de ses textes par Grégory Protche, de ses interventions médiatiques et chants d'amour.

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