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11 septembre 2014 4 11 /09 /septembre /2014 00:00
Dessin de Karim Boukercha
Dessin de Karim Boukercha

Texte initialement paru dans l'Imbécile de Paris en 2004/2005

Tous les livres de Georges Simenon sont des chefs d'oeuvre. Parce que tous les livres de Georges Simenon sont un chef d'oeuvre. Une oeuvre à la Borges, où chaque livre serait une page d'un livre plus grand ? Trop simple. "Je n'écrirai jamais un grand roman. Mon grand roman est la mosaïque de tous mes petits romans." Simenon n'a jamais dit que ce que l'on voulait entendre. Pour être tranquille. Dans sa peau de bête-seller. En un siècle où la malédiction et le vangoghisme sont devenus des labels, est-il possible d'imaginer qu'aller se cacher dans le succès serait un des moyens de poursuivre une oeuvre qui, par son ampleur et ses ambitions, si elle était découverte trop tôt, serait tuée avant même d'être achevée ?

Simenon a écrit, sous son nom, deux cent fois le même roman. On connaît ses limites : un seul personnage ; une intrigue généralement talon d'Achille du livre ; des romans jamais assez relus, jamais assez achevés. Etc. Les incapables d'écrire sont toujours très capables de nous expliquer ce qui manque à ceux qui écrivent trop. Car Simenon, bien sûr, a trop écrit. Comme Balzac. Comme Fassbinder a trop filmé. Le roman doit s’accoucher dans la douleur – pas en une semaine tous les trois mois. Être autobiographique, sincère (ça tiendra lieu d'intelligence), discursif. Après des années de déchirements. Céline a fait du mal. Depuis juillet 1961, il faut 80 000 pages manuscrites, des pinces à linges, et “s'attaquer à la langue”, pour être un écrivain. Si l'écrivain vend peu, c'est mieux. L'idéal serait l'invendu qui réussirait à faire croire qu'il est invendable. L'auteur qui vend 1 500 000 000 d’exemplaires, sans postérité après-vente ni malédiction salonnarde, ne peut pas être un grand écrivain. On nous aurait déjà parlé de son “rapport au corps”, du “temps dans son œuvre”, de sa sexualité (et pas de ses succès).

Simenon, lui, n'est qu'un homme. Un homme couvert de femmes, d'argent. Un homme qui est allé se brûler au Fouquet's et au Festival de Cannes, car pour lui les sunlights étaient exotiques. Un homme intéressé par les hommes, qui restent la meilleure des matières premières. Un homme qui dans un artiste préférait l'homme à l'oeuvre. Un homme qui, en amitié, n'a pas raté beaucoup des grands hommes planqués dans les grands artistes de son temps. L'artiste est stendhalien, à la Suarès, juste reconnu par ses pairs. Ou alors il a du succès. Simenon a les deux.

La liste de ses admirateurs illustres est presque aussi longue que le poème étrange que constituerait celle de ses romans. Du pauvre Gide, blousé par la feinte admiration d'un homme qu'il savait plus puissant que lui, à Sacha Guitry, qui voyait en lui un grand dramaturge, en passant par Faulkner, à qui il rappelait Dostoïevski, John Cowper Powys, qui sautait les pages policières, Miller, qui ne savait qu’en dire, et Céline, qui aimait chez lui les bateaux et la mer... Sans oublier : Clouzot, Chaplin, Michel Simon, Raimu... Mais aussi, aujourd’hui, et là n'est pas le moindre des crimes de lèse-artistisme de Simenon, une guichetière EDF rue Saint-Maur, un designer sénégalais de chez Renault (et son père à Dakar), et des centaines de ricains fêlés qui sur internet se posent des milliers d'essentielles questions sur chaque ligne d'une oeuvre qui en compte plusieurs milliards.

Jamais peut-être la “littérature” n'a été plus éloignée de la vie et des gens. Il est normal que Simenon soit lu par ceux-ci et ignorée par celle-là – l’entrée à la Pléiade ne sanctionne que le côté monstrueux de Simenon et les romans de la période dite Gallimard… Mais il n'y a que pour lui qu'un vieil épuisé français prend la peine de faire un colis de cinquante volumes, à l'attention d'une émigrée en Amérique, qu'il ne connaît que via le net.
Amérique dont, à travers La main, La mort de Belle ou Le fond de la bouteille, personne n'a mieux parlé que lui. Simenon n'a pas de visions à New York. Simenon voit l'Amérique. La crucialité de la communauté (“to belong”), le féminisme en germe, dans l’hystérique désœuvrement alcoolisé des bourgeoises (et l’affaiblissement du mâle), la neurasthénie de l’individu face à cet espace impossible à occuper…

D’Afrique, il ramène des reportages tonitruants (“L’Afrique vous parle…elle vous dit merde !”, 1932). Et des romans dans lesquels apparaissent le racisme, dans ce qu’il a de plus sexuel, et le colonialisme, dans ce qu’il a de plus injuste (des riens d’ici ont tous les droits là-bas, comme aujourd’hui).

Mais aussi les doutes et tourments d’un comédien, d’un patron de presse, d’un chirurgien de renom, de dizaines d’impuissants, écrasés, humiliés, mal mariés, qui, un vilain matin, cassent ce qui leur tient lieu d’existence en mille petits morceaux, avant d’en choisir un et de lui consacrer ce qu’il leur reste à vivre… Et l'un des grands mythes littéraires du XX° siècle : le commissaire Maigret. Le tout, à chaque fois, emballé en un livre qui tient dans une poche de pauvre et se lit en trois heures, le temps d’une tragédie.

Quand rendra-t-on hommage à Simenon pour avoir si bien su dans ses romans s'effacer au profit des êtres, des éléments et de la vie ? Ne succomber ni au réalisme social misérabiliste, ni à l’esthétisante poésie urbaine, ni à la psychologie bourgeoise. Pour avoir si bien su rendre le ritualisme qui gouverne tant de vies. Pour avoir si bien su ne pas se montrer plus intelligent que son histoire et ses héros. Pour avoir si bien su, au soir de son œuvre, décréter, anti-cinématographiquement, que le grand roman à écrire serait celui qui raconterait une journée de la vie d’un homme lors de laquelle il ne se passerait rien. Pour avoir si bien su nous rappeler que, d’un coin à l’autre du monde, ce qui compte, ce n’est pas ce qui nous distingue les uns des autres, mais ce qui nous rapproche… Pour avoir, aussi, si bien su s’arrêter à temps, être conséquent et lucide. Maigret n’habitait plus le bon Paris à la fin des années 60. En 1972, Simenon fit enlever la profession “écrivain” sur son passeport.

Pour ce qui est de penser, d'écrire, Simenon a attendu d'être vieux. Ses derniers livres, ceux qui déçurent les critiques, parce qu'il n'y “révélait” rien, les Dictées, les Mémoires, sont autant de preuves de la puissance intellectuelle d'un homme qu'on disait de droite...et qui pourtant sut écrire au sujet de de Gaulle : “C’est lui qui, autrefois, a proclamé le droit à la rébellion, le droit aussi à l’action individuelle, à la bombe au plastic, au coup de feu ou au coup de couteau dans le métro, et c’est lui qui, depuis trois ans, parle avec un souverain mépris de la rébellion algérienne. (…) Il ment, se contredit, tergiverse, grimace et bénit avec un visage de clown triste et il n’y a personne pour éclater de rire ou pour écrire J’accuse. (Journée du 27 avril 1961, Quand j’étais vieux). Simenon n'est pas contre le colonialisme. Il est pour l'Homme. Même s'il est africain. Même s'il est arabe.

La vie aime Simenon. C'est elle qui continue de le faire vivre. 400 romans à un seul personnage (si l'on compte les romans pour dactylos), ça dénote d'une incapacité à polyphoniser, d'un mécanisme procédurier... Mais ça fait surtout 400 personnages. 400 univers. 400 métiers. 400 caractères. 400 drames. Des milliers de seconds rôles. Simenon, pour être sûr de ne pas faire “littéraire”, choisissait les noms de ses héros dans l'annuaire, on le sait. Son oeuvre constitue le plus grand annuaire humain de tous les temps…et chez lui, contrairement à un Camus, un étranger a un patronyme et pas seulement une appartenance.

Simenon a entrepris le plus grand projet littéraire du siècle. Pour ça, il a renoncé. À la littérature, aux effets littéraires, à la carrière littéraire... Il n'est pas inintéressant de noter que Jean Paulhan, n'aimait pas Simenon. Paulhan dont Céline disait justement qu'il n'était pas "sorti des mots". Même les éditeurs, Simenon les a eus. Avec lui, c'était leur pourcentage à eux qu'on calculait ! C'est pas rien ça, artistiquement. Un écrivain qui ne quémande pas, ne baisse pas les yeux comme un gosse dans le bureau d'un Achille Gallimard. Un écrivain qui est un homme en plus d'être un artiste. Et ne sacrifie pas les siens sur l'autel frelaté d'un art petit-bourgeoisement, convenablement, libertin. Simenon aime les femmes. Même la sienne. “Par besoin de communiquer”, note-t-il “lacaniquement”. Ses femmes et ses enfants auront été ses seuls soucis sérieux. Plus que les petites opinions du monde des lettres. Entre le sort de Denyse Ouimet (Denyse Oui-Mais et Georges Si-Mais-Non !), démaquillée de force dès leur rencontre, mise à nu dans les personnages d’épouses “acceptant” l’adultère, avant de devenir folle. Et sa fille, Marie-Jo, jamais détachée ombilicalement, jusqu’au suicide…on tenait pourtant là un auteur bien monstrueux, comme il sied et convient à la mythologie littéraire.

Mais, c’est vrai, Simenon n’était pas “écrivain” : il était romancier.

Texte / Grégory Protche

Dessin / Karim Boukercha

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Published by Gri-Gri International - dans Littérature Gos et Gars du moment
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