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  • : Le Quotidien du Gri-Gri International, premier satirique africain francophone animé par la rédaction
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3 juillet 2014 4 03 /07 /juillet /2014 02:00
Sire Sear / Get Busy - par Jérôme Reijasse (le texte #InterditAuxBâtards) + Top 10 rap US et Gaulois de Sear

Le dernier grand rock critic Jérôme Reijasse (Parc et 7 jours loin du monde), un peu traducteur pour Canal +, joker chez Rock & Folk et chroniqueur de luxe pour le Gri-Gri International, a lu Interdit aux bâtards, le livre du dernier grand rap critic Sear / Get Busy. Pour le site Noisey, il devait pondre sur Sear et son livre un texte de 10 000 signes. Il en a rendu 25 000. Noisey a mis en ligne fin avril dernier une version allégée qui, si elle a beaucoup circulé et largement contribué au succès du livre (le nombre de ventes sur www.getbusy.bigcartel.com a explosé d'un coup à la publication), a laissé à notre chevalier de l'histoire de la musique l'impression amère de l'inachèvement... Il nous a semblé utile, en accord avec Noisey, les délais d'exclusivité respectés, de publier à notre tour ce texte mais cette fois dans son intégralité.

Né quelques années avant que Claude François ne change la mauvaise ampoule, j'ai grandi en écoutant, dans l'ordre : Chantal Goya, de la variété, les Pink Floyd (quelques vinyles qui s'étaient comme perdus dans la discographie famélique de mon père), The Cure, Joy Division, Fugazi, blablabla puis de la musique dite urbaine (rires), comme si les autres genres venaient de la cambrousse. Du rap. Du rap américain essentiellement. Version originale. En premier, les Beastie Boys, 1986. Parce qu'il y avait des guitares, parce qu'ils me ressemblaient, petits Blancs certes de New York mais blancs quand même. C'est ainsi, l'homme doit d'abord se reconnaître avant d'accepter de plonger dans la différence. Et puis Third Bass. “Pop Goes The Weasel”, formidable ! Après, il y eut les Public Enemy, qui, pour moi, remplaçaient Kiss, drôlement méchants et déguisés comme il fallait. LL Cool J, De La Soul, puis encore A Tribe Called Quest, le Wu Tang, Mobb Deep, etc... Le film Do The Right Thing de Spike Lee aussi, qui fit trembler mes minuscules convictions. Et la France dans tout ça ?

J'avais, pré adolescent, adoré l'émission de Sidney en 1984 (H.I.P H.O.P), j'avais déchiré mon K-Way tout neuf en tentant de reproduire un samedi après-midi les figures impossibles aperçues dans mon écran télé. La claque paternelle refroidit mes rêves de danseur de bitume à jamais... Pas un drame. Très vite, le rap français atteint mes oreilles. Il me fait souvent rire, comme Téléphone et toute la clique au rayon rock, je ne parviens pas à adhérer, je trouve ça copié maladroitement, poussif, grotesque. Anecdotique. À l'époque, avec mes potes de lycée, on enregistre les reportages de sieur Cachin sur VHS simplement pour revoir en boucles ces énergumènes nombrilistes qui racontent n'importe quoi et qui semblent avoir dévalisé un magasin de fringues pour demeurés, assiégé un salon de coiffure extraterrestre. Ces couleurs sur les chemises, ces coupes de cheveux terribles ! Et ces mots qui s'entrechoquent, qui hésitent avant de s'écraser, souvent. En mode Confessions Intimes. Un jour pourtant, je vois et entends un certain Ministère A.M.E.R. Ce n'est pas la même chose, tout de suite. Je découvre Kenzy, un jeune gars avec des lunettes, les yeux droits devant, la voix cassante. Noir. Intransigeant, froidement fier, au discours costaud, direct, pas esquissé à la va-vite, clivant sans rougeur, craché comme une grenade, mi narquoise mi méchante. Je décolle. Bravo ! Voilà, c'est comme ça que les choses devraient être, jamais autrement : dures, belles, définitives.

Aussi le premier Gyneco (quel grand disque, de pop), quelques titres de Lunatic et Booba, d'Arsenik, sont venus compléter ma petite collection. D'autres encore, je ne sais pas, je ne sais plus. Dans le rap, j'aimais les rythmes hypnotiques, les histoires d'un autre monde, moi, le petit provincial perdu. C'était un aspirateur à habitudes. Très vite, j'ai un doute. On m'avait déjà vendu le punk comme une révolution électrique (rires encore) et là, on me répétait que le rap, c'était la grande suite, le nouveau Molotov qui allait tout embraser. Devenu journaliste pourtant, à chaque interview d'un rappeur, je constate un décalage. Là où les médias parlaient social, banlieue, post-colonialisme, les rappeurs, eux, évoquent le storytelling, l'egotrip, la bite et le nombril caméra. On me désignait des porte-drapeau, je ne croise que des témoins. Doués ou pas. Cyniques ou encore romantiques. Les années ont passé. Le rap a grandi, a begayé, s'est pris les pieds dans le tapis de la normalité. Comme toutes les autres musiques populaires avant lui. Logique. Le rap a longtemps voulu faire la nique à son frère ennemi le rock. A cru que l'enjeu était là (“Elvis nous a tout volé”, ce genre d'inepties...). Comme les punks finalement : défoncer les dinosaures pour écrire l'avenir. L'envie était louable (la jeunesse doit toujours lutter contre l'avant) mais l'erreur était grossière. Il n'y avait pas de rock, en tout cas en France, juste des Blancs qui singeaient, mal, les grands frères anglo-saxons. Syndrome yéyé. Tristesse. Le rap aurait mieux fait de s'abstenir, pour ne pas subir les mêmes outrages. Trop tard. Il croyait militer, il n'a fait que se limiter. Con.

Le rap gaulois n'était donc pas une révolution, n'en déplaisent aux milliers d'articles, reportages, thèses et bouquins qui ont tenté de réécrire l'histoire depuis ses débuts et qui n'ont enrichi que leurs auteurs. Trop de gens ont menti. Aveuglément coupables. Le rap était d'abord et avant tout la passion brûlante, intense, quotidienne, sans concession de quelques milliers d'acteurs et d'auditeurs. Jeunes pour la grande majorité d'entre eux. Il y a eu des perles, des hontes, des espoirs, beaucoup de déceptions. Mais à l'heure de relever les compteurs, pas de quoi écrire une légende. Un catalogue par correspondance à la rigueur...
Et pourtant.
Un homme vient de publier un livre. Un livre qui, peut-être même sans le savoir, raconte le vrai rap, celui des coeurs et des séquences sépia individuelles, en détruit ses codes les plus idiots, synthétise une époque sur le point de crever. Ce livre, c'est une déclaration d'amour. Pas comme un dîner le soir de la Saint Valentin avec mousse au chocolat à volonté. Non. Comme un cri pour déchirer la nuit. Comme un immense éclat de rire à l'écho libérateur. Et un coussin péteur au sarin éventuellement.

Cet homme est grand, trop grand pour notre présent. Quand il entre dans nos cerveaux, il doit se baisser. Il vient de publier un livre donc. Regroupant le meilleur de ses statuts balancés sur les réseaux sociaux ces dernières années. Après ça, on se demande d'ailleurs s'il sera encore utile de se répandre en moins de 140 signes. Cet homme n'a-t-il pas enterrer la pratique? Son crâne est rasé. Il ne s'habille qu'en Fila. C'est autant une posture qu'un style. Oscar Wild(e) des temps modernes, l'hétérosexualité en plus. Il aime le funk comme Susic les feintes meurtrières. Il porte des lunettes, peut-être parce qu'il passe trop de temps devant son ordinateur et son téléphone, à alimenter les réseaux sociaux de phrases définitives, de concepts explosifs, de blagues éternelles, de mauvaise foi délicieuse. Peut-être parce qu'il veut cacher une larme, de temps en temps (on imagine le statut qu'il pourrait tirer d'une telle phrase...). Il pourrait être l'enfant caché du Professeur Choron et de Baloo, l'ours débonnaire (pas celui de Kipling, de Disney). Sa voix est grave, son rire sait transpercer bien des armures, éviter bien des compromissions, devancer des concurrents potentiels également, à l'heure de la vanne assassine. Quand il ne marche pas dans les rues de Montreuil, Saint Denis, New York ou Paris, il chevauche son vélo immaculé, modèle unique, qu'il a construit en secret, comme un savant, perdu dans un désert, conçoit une bombe capable de faire péter l'humanité entière. Et quand il chevauche, il rayonne, il nargue les Vélibiens, il est à sa place, au coeur d'un monde qui n'appartient qu'à lui. Ma femme, c'est mon cycle, pourrait-il dire pour paraphraser le film Full Metal Jacket. Mais les femmes aussi, les vraies, celles qui jouissent quand les volets sont clos et qui cherchent un prince à chaque nouvelle caresse bucale, il les aime. Beaucoup, à la folie. Profondément. Et elles le lui rendent bien. Le public de cet écrivain tardif, habité par une drôle de grâce, est composé à la fois de old timers, de nostalgiques, de branchés chineurs, de rappeurs (underground et reconnus) et de femmes, surtout. Il excite, titille, provoque, allume.

Son nom est Stéphane Bégoc. Père kabyle, mère yougoslave. Un Français en somme. La quarantaine plombée. Tombé sur terre un jour de juin 1968. Dans le quatorzième. Paris va très vite devenir un horizon. Direction ce qu'on appelait j'imagine déjà la banlieue. Saint-Denis. Et aujourd'hui Montreuil. Qui est-il, ce grand escogriffe?
Une légende vivante.
Un monstre mythologique.
Une créature impossible.
Un connard lumineux.
Les old school, ceux du rap, les branchés en mal de crédibilité de rue, les anciens, les plus jeunes, Olivier Cachin, tous, l'appellent SEAR (prononcer Cheur. Les plus intimes se permettent même phonétiquement un Reucheu tout à fait impressionnant mais tout de même moins plaisant à l'oreille). Comprendre : Signataire Eternel d'Articles Radicaux (ce n'est pas une plaisanterie). Moins un surnom qu'une deuxième peau devenue première au fil des années. Quand, en 1982, les Français maudissaient l'Allemagne de Schumacher et voyaient des Irlandais partout et surtout à Vincennes, le petit Stéphane, lui, découvrait le rap (disait-on rap ou hip hop à l'époque ou galvaudait-on déjà les deux termes ?). Ah non, à mieux y réfléchir, il précise qu'en fait, le rap a avalé son brouillard en 1979. Ce n'est même plus un pionnier, Sear, presque un prophète. Le rap... Une drôle de musique, sans musicien ni solfège, comme des boucles qui tournaient à l'infini et un micro pour raconter des histoires qu'alors, personne ne comprenait et ne voulait entendre, sauf éventuellement les anglophones. Et encore... Du jamais entendu. De la promesse d'avenir. Du plaisir surtout, excitation non coupable des premières fois, quand le possible n'a pas encore bradé ses lumières. Sans oublier la frangine et le frangin : la danse et le graff. Du jamais vu aussi donc, avec ces breakers improbables qui tentaient de creuser le sol avec leur tête et ces gens armés de bombes de peinture qui prenaient un malin plaisir à colorier sauvagement la grisaille urbaine, à dédicacer leur anonymat. Hip hop. Tout ça venait de l'autre côté, là où les gens sont souvent gros et les immeubles trop grands pour ne pas un jour vaciller.

America ! America ! America !
Stéphane est de tous les bons coups, écoute les petites radios qui montent ou pas et qui diffusent beaucoup de cette musique pas encore molle, croise les acteurs de la chose, contemporains ou en devenir. Il participe, apprend, se nourrit, grandit. Il est un B Boy. Il est à sa place, déjà, sans même se demander pourquoi. Sear aime et déteste comme il respire. Il ne se force pas. Le rap est à lui, en lui, pour lui. Interdit aux bâtards, avant même que l'inévitable récupération commence son travail de sape. Parce qu'alors, on ne parle pas vraiment du rap comme d'une chose sociale, antiraciste, de gauche, consciente, responsable, violente en réaction. Non. Ceux qui le vivent (et donc le font) prennent leur pied. Sans slogan ni banderole. Sans pin's à la con ni galeries d'expo sponsorisées. Ce sont surtout des virées nocturnes entre potes, des bandes qui traînent, avancent, croisent, dévisagent, enlacent, imaginent, construisent sans plan. Sear appartient à cette catégorie d'hommes qui savent que les petites choses de la vie restent précieuses quand elles préfèrent, aux autoroutes de la facilité, les petits chemins cachés. Parfois difficiles. Au recul-calcul, mieux vaut la flamme ravivée à chaque nouvelle action. Les instants vécus sans lendemain, pour la beauté du geste. Il s'accroche. C'est son rocher !

1990. La presse française tremble. Sear balance le premier numéro du fanzine Get Busy. Avec, comme sous-titre, “Interdit Aux Bâtards” donc. Bien sûr. Il se souvient : “C'était en réaction à toutes les conneries qu'on pouvait entendre, lire, voir. Et parce qu'on n'avait rien de mieux à foutre.” Déjà, c'est bizarre, pas comme ailleurs, intelligent. On y parle de rap (toujours le bon) et des gens. C'est classe et violent à la fois, ça vient de nulle part et ça en jette, ça impressionne, les connaisseurs comme les néophytes. On ne vend rien, on raconte des histoires. Ici, on s'occupe comme on veut. On enterre la concurrence, ce qui n'est pas si difficile, elle n'existe pas ou alors, elle n'a déjà besoin de personne pour se ridiculiser. Plus tard, Get Busy deviendra un magazine, avec des couleurs glacées et des sublimes bitches en couverture. Façon SAS. Succès, culte, hype, tout y passe (je jetterai à la poubelle avec un dédain assumé le premier exemplaire déposé sur mon bureau à l'époque, sans même dépasser la couverture quasi pornographique, n'y voyant là que bêtise communautaire, rap dégoulinant et errances urbaines, j'étais déjà con). Le fond reste parfait. Le plébiscite accélère sa disparition. Tant pis (pour vous). Sear co-réalisera aussi avec Alain Chabat le documentaire dédié à NTM, Authentiques, en 1998 : “Ce film, c'était Get Busy avec des moyens”, dit-il, presque sérieux. Il en parle rarement d'ailleurs. Comme si ce n'était pas sa plus grande fierté. En tout cas sa plus grande réussite commerciale. Comme tous les hommes libres, Sear rêve sûrement parfois de stades pleins à craquer qui gueuleraient son nom mais préfère quand même son petit refuge à loyer modéré à Montreuil, ses Monaco (15cl de bière, 5 cl de limonade, 1cl de sirop de grenadine) qu'il fabrique lui même à domicile et ses isolements. Les dictateurs et les défricheurs sont souvent de grands timides, des casaniers indécrottables. Si vous désirez lui envoyer un chèque, le déposer sur votre testament, lui marier votre fille (photo et sex tape demandées), il ne dira pas non. Pauvre, hein. Pas stupide.

Le rap a été récupéré presque avant même d'exister. Ce n'est même pas de sa faute.
Quand le rock&roll a littéralement blasté les enfants occidentaux (regardez la tête qu'ils ont aujourd'hui !) en 1955, on parlait de musique du diable, dangereuse, de raz de marée sociétal. Il s'agissait surtout d'écrire la bande-son des trente glorieuses, d'animer les après-midi agréables (la seule crainte restante étant alors une éventuelle bombe atomique russe), sans chômage, de millions d'adolescents des deux côtés de l'Atlantique. De vendre un produit nouveau également: le 45 tours. Le Colonel Parker, manager d'Elvis, l'expliquait très bien. Que les amateurs du genre, les passionnés des déhanchements sexuels sur fond de guitares brûlantes aient vécu la chose pleinement, intensément, avec la plus vibrante des sincérités n'y change rien. La musique, quand elle fédère la jeunesse, est toujours un divertissement. Toujours. Pas de barricades sérieuses ici, ni de guerilla victorieuse. Simplement des petits moments de vie, de minuscules évasions au coeur d'une époque molle, confortable, tranquille. C'est déjà beaucoup, non ? La guitare du grand Woody Guthrie tuait peut-être les fascistes mais les fascistes, eux, ont toujours appuyé sur les vraies détentes. Moins artistique et plus efficace que de brailler sa haine du conformisme dans n'importe quel micro, sur n'importe quel plateau de télévision. Même avec du génie. Même avec les baskets qui vont bien. Mon fils a bientôt trois ans : la première chose que je lui apprendrai quand il voudra écouter mes vinyles (avant de les solder sur Ebay, le petit con): ”Ne crois jamais un chanteur (et les rappeurs sont des chanteurs, depuis le premier jour, évidemment) qui te dit que ses chansons vont changer le monde. C'est qu'il a un truc à te vendre !” Les chansons rythment nos existences, elles colorent nos souvenirs, permettent de ne pas effacer une aimée ou bien d'en serrer une nouvelle, de maintenir vivace la mémoire d'un proche, quelques instants en suspension. Et il faudrait en plus qu'elles nous guident vers la lumière, les lendemains qui chantent ?

La musique n'est pas une question d'épaules mais d'âme.

Booba ne siège toujours pas au Sénat, Joey Starr collectionne moins les timbres républicains à son effigie que les navets en salles obscures. Jay-Z dîne à la Maison Blanche et Eminem brûle les planches de Bercy mais jamais Fort Knox. “Le rap n'est pas là pour dénoncer mais énoncer”, répète Sear quand on tente régulièrement de lui faire avouer que SA musique est d'abord un AK47, un poing tendu vers un ciel d'orage. Comme il a raison. Cela ne doit pas empêcher ses plus fiers apôtres de le défendre comme il se doit, le rap. De tout faire pour empêcher les cuistres et autres crétins de le dénaturer, de le tordre. Et de le détruire de vannes quand il n'est pas à la hauteur. Les belles et vraies amitiés ne se construisent que là-dessus. Et puis, sans podium, pas de course. Côté conducteur ou côté passager ?

Le rap a toujours été une musique de droite. J'entends déjà les gardiens du temple hurler et déchirer leur t-shirt “le rap, c'était mieux avant” (40 euros frais de port non inclus). Oui, de droite. Comme le fric, les couilles et la survie. Le rap ne voulait pas détruire ni réparer son ghetto mais le raconter et prendre quelques billets en passant. Ce sont les autres, les politiques, les médias, les couillons, les Blancs complexés, les antiracistes (racistes à force de voir en chaque rappeur d'abord sa peau puis une victime, un mec à sauver, un talent) qui ont brouillé le message, celui de Grandmaster Flash comme tous les autres. Résultat : même les rappeurs finissent par croire en ces sottises. En 2014, on en croise encore beaucoup qui se plaignent du manque de visibilité de leur musique à la radio, à la télé, dans la presse. Sont-ils tous aveugles, sourds ? Le rap est partout, il vend des yaourts, excitent les petites Catholiques après la messe, gonfle les audiences des télé-crochet cathodiques, envahit deux génériques de films sur trois. Le rap est vendeur et donc le rap existe, libéral et décomplexé. On lui fait jouer encore les rebelles mais il ne dérange plus personne. Et personne n'est plus dupe. Petit théâtre à bout de souffle. Et après ? Il est aisé de constater que, toujours, les premiers à hurler à la récup ou à la discrimination sont ceux qui se remplissent les poches ou ceux qui, par manque de talent, n'ont pu tirer leur épingle. Drôle. Les héros, eux, préfèrent se taire. Ou écrire des livres.

Interdit Aux Bâtards, le livre de Sear, est formidable pour ça. Parce qu'il règle leur compte aux cons, aux médiocres, aux excités de la révolte, à tous ceux qui ont préféré se prendre au sérieux que de prendre au sérieux leur passion. Il impose avec la fougue et l'arrogance des convaincus, des passionnés, une hiérarchie indiscutable, une chronologie inviolable. La couverture du bouquin est merveilleuse, rouge et blanche, comme une glace italienne, un drapeau d'un pays imaginaire, où la devise humour, authenticité, paresse ornerait le fronton de chacune de ses mairies. Elle représente le réfrigérateur de Sear, le vrai, avec dessus, magnets improbables, des papillons, un sticker Fila bien sûr, et un autre Get Busy et le titre, ce titre si frontal, si bête et génial à la fois. INTERDIT AUX BÂTARDS. Mais cette couverture dit tout. La survie et la chambrette de cour d'école, la poésie, volontaire ou pas, le passé et le présent, une vie, toute une vie. Celle de Sear, prince d'un rap qui n'a jamais existé que dans sa tête. Parce qu'il a certainement compris qu'une passion, ça se vivait toujours au coeur des entrailles, avec certes des potes, des projets, des silences et des coups mais toujours d'abord en soi. Quand l'air entre, c'est fini, comme à Lascaux, ça efface tout. À jamais.

Si Sear n'a pas écrit un roman ou un livre de mémoires ou d'enquête, c'est parce que déjà, il n'en aurait pas eu le courage. Probablement. Et puis, cette compilation de ses statuts sociaux, là encore, était la forme la plus sûre, la plus évidente. Peut-être même la plus pure. En très peu, il dit tout. Son style est libre, gratuit, létal. Il passe du rire au gris, de l'absurde au très concret, du perso à l'universel, du générationnel à l'intemporel en seulement quelques mots. C'est parfois même vertigineux. Souvent irrésistible. Humide aussi. Des répétitions et des asphyxies hilares. Ici ou là touchant. Avec quelques clins d'oeil incompréhensibles pour les non-initiés. Le ghetto de Sear se nomme le monde. Mais il n'est pas du genre à se livrer trop non plus. Ça ne ferait pas assez Thug. Pas assez street. Rires encore. Lol, comme n'a jamais dit Biggie. Parfois, entre les lignes, on lit – et que Sear s'en défende en dégaînant les blagues les plus uppercut, ça n'y changera pas grand-chose - quelques mots franchement bouleversants. Entre les lignes. Faut creuser un peu pour apercevoir l'animal blessé. Et quand on trouve, forcément, c'est beau. Entre les lignes. Il ne sert cependant à rien de trop s'ouvrir. Il en faut peu aux cafards pour s'infiltrer. Coloniser. Salir.

Sear n'est pas un aigri, un rabat-joie. Il est difficile. Un mot pas à la mode. Lui s'en fout. Il a choisi Fila.

Sear n'est pas riche (si les expériences intimes et les réparties blitzkrieg s'échangeaient à la Bourse, il roulerait en Cayenne et exhiberait son corps légèrement bodybuildé sur un yacht sudiste et estival) et pourtant, c'est impressionnant, tous ces gens qui semblent presque le vénérer, prêts à beaucoup pour gagner une miette de sa sympathie. De son estime. De sa présence. Le livre évoque ça aussi. Sear est l'archange du rap hexagonal, le gourou rigolard, la paluche vengeuse. Peut-être parce qu'il a tout écouté et peu gardé. Son rap a d'abord été du funk, du hard rock, de la chanson, du rock. Son rap est d'abord US : “Surtout le rap américain parce que c'était là avant. Et puis, quand ce sont tes potes qui en font, du rap, tu ne peux pas prendre ça au sérieux”, ricane-t-il. La distance a toujours favorisé la fascination, évidemment. Le rap de Sear est LE rap parce qu'il était là, lui, quand ça a débarqué à Paris plage, à la fin des années Giscard. C'est tout. Right time, right place. Un peu de chance et beaucoup de don de soi. L'argent peut beaucoup, sauf acheter des souvenirs. Sear a gagné. Le rap, divertissement contraint de se déguiser en action sociale pour rassurer les mal pensants et motiver les ratés, il l'a enlacé et un peu violenté. Pour son bien. Les enfants sont admirables parce qu'ils ne craignent pas d'être sauvages. Ils sont et ça leur suffit. Le livre de Sear, c'est exactement ça. Derrière la drôlerie, le tac au tac incendiaire, on aperçoit encore autre chose: l'adolescent frondeur, petit con habité, vivant, toujours.

En guise de conclusion, on préfèrera donner la parole à Jérôme Ebella, Pdg et fondateur de Secteur Ä (alias Kenzy) qu'aux autres, qu'à tous les autres. Pourquoi ? Parce que lui aussi a préféré construire le train, poser les rails, nourrir de charbon le monstre plutôt que d'attendre en gare. Que dit-il ? “Parler de Sear sans parler de Get Busy n'a pas de sens. Et, parler de Get Busy sans parler du Mouvement Hip Hop français non plus. Il y a eu plusieurs étapes dans la construction de la scène hip hop française. Et chacune s'est distinguée par un fait ou un lieu marquant. "Fêtes et Fort", à Aubervilliers, a été la première couche de ciment, le premier cri de ralliement de centaines de jeunes venus des quatre coins de la banlieue parisienne. Le Terrain Vague de la Chapelle a été la première plate-forme sur laquelle les différents éléments cohabitaient pacifiquement. Quand, au début des années 90, les médias ont, à nouveau, braqué leurs caméras sur nous, il y avait également Get Busy, le magazine monté par Sear, pour nous donner un éclairage plus fidèle de ce que nous étions. Cru sans être réellement méchant. Drôle sans chercher à faire rire absolument. Vrai parce que trop simple d'être faux. Avec sa parution paresseuse, Get Busy est en fait le premier magazine de “slow information”. Moi, j'imagine bien Sear dans tout cela. Au milieu. Indiquant les directions à suivre. Animant les discussions. Comme ça. Naturellement.” Voilà. On aimerait soudain que Get Busy renaisse de ses cendres, (ce livre est en fait une allumette) pour que l'expérience littéraire se prolonge, chaque mois, trimestre, semestre, pour que la récré ne s'arrête jamais. “Ain't no such things as halfway crooks” chantaient les merveilleux Mobb Deep. Sear peut respirer tranquille. Édité ou pas. Il règne.

Je ne citerai qu'un seul extrait du livre. Page 239 : “Des fois, je rêve que je dors.”

La suite appartient à la curiosité de tous.

Texte & Photo - Jérôme Reijasse

Bonus :

La version audio-vidéo du texte lu par Grégory Protche

&

LE RAP DE SEAR EN 10 CHANSONS

moitié Amérique, moitié Hexagone (et parce qu'il faut bien choisir) :

US

1 / “Planet Rock” Afrika Bambaataa

2 / “Sucker MC's” Run DMC

3 / “Rebel Without A Pause” Public Enemy

4 / N'importe quel titre du premier album de Biggie

5 / N'importe quel Mobb Deep

Gaule

1 / “Pour Toi Mon Frère Le Beur” Lionel D (RIP and LOL ajoute Sear)

2 / “Le Monde de Demain” NTM

3 / “Concept” la K7 du groupe IAM regroupant les démos du futur premier album, “De La Planète Mars”

4 / “Le Crime Paie” Lunatic

5 / “L'Enfant Seul” Oxmo Puccino

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